jeudi 16 avril 2020

Lettre de la Savane N°41, d'avril 2020


Chères amies, chers amis,

C’est de Bukavu, où je suis confiné, comme beaucoup d’entre vous que je vous envoie ce message pascal. Je vais bien. Tout d’abord je souhaite à celles et ceux parmi vous pour qui cela a un sens et de l’importance une joyeuse fête de la Résurrection à travers tout. J’ose écrire joyeuse, alors que pour la plupart d’entre nous, nous avons célébré le triduum en petites communautés ou complètement confinés. Pour certains ce fut une grande frustration, comme ici en RDC, où les fêtes pascales sont toujours une occasion de célébrations religieuses ferventes et joyeusement animées par toutes sortes de chorales qui s’exercent à exécuter entre autres l’alléluia de Haendel. Je dis joyeuse, même si mon cœur est habité par l’inquiétude que j’ai exprimée dans mon blog pour la revue La Vie à propos de l’impossibilité d’organiser un confinement dans les mégapoles africaines où les gens sont entassés dans des constructions de fortune et où un très grand nombre d’entre eux n’a aucune réserve monétaire ou alimentaire et sont obligés de travailler chaque jour pour avoir à manger le soir. Déjà, dans certaines grandes villes d’autres pays, la tentative de confiner de force à provoquer des émeutes.
Si j’ose vous souhaiter la paix de Pâques, c’est dans le sens que je garde profondément en moi l’espérance, parce que je crois que les effets de la résurrection du Christ, qui est le résultat de la victoire de l’amour, de la fidélité et du pardon, sont toujours à l’œuvre aujourd’hui. Je crois que la maladie, le mal, la mort n’auront pas le dernier mot. Même si comme tout le monde, j’ai peur de souffrir, je ne crains pas la mort, car elle n’est pas la fin de tout, pour moi et pour ceux qui partagent ma foi.
Mais cela va au-delà de cette perspective de foi. Combien de fois et depuis longtemps, dans mes Lettres de la Savane comme dans mes enseignements à l’université ou dans la formation permanente, je reviens sur le fait que le soi-disant ordre mondial qui s’est construit sur l’exploitation des pauvres et la marginalisation de milliards de personnes, était une injure à l’humanité et à Dieu. Trouver normal qu’une infime minorité de la planète dispose de la majorité des ressources au détriment du reste de la population a toujours été pour moi une source de scandale. Tout cela a été favorisé par une organisation mondiale qui a profité au maximum des progrès technologiques et qui a imposé une vie inhumaine à une trop grande partie de la population du monde.
Nous étions dans le délire, dans la toute-puissance, dans ce que les Grecs appelaient l’hubris, proclamant que tout était contrôlé et qu’il était normal que l’accélération exponentielle que nous expérimentions laisse « un certain pourcentage » au bord de la route. Mais en plus nous avons pratiqué le déni et l’irresponsabilité sur le plan des finances internationales et nationales, comme mon frère Georges le démontre bien dans ses interventions universitaires ou dans les médias, ainsi que dans son dernier livre, « La descente aux enfers de la finance » où il montre bien qu’il serait malhonnête de mettre sur le dos de la pandémie la descente aux enfers d’un tsunami annoncé mais occulté par les décideurs. Il était temps que tout s’arrête et que l’on rebatte les cartes ! Ce qui est terrible, c’est que la mise en question radicale, que nous expérimentons aujourd’hui, fasse autant de dégâts et particulièrement auprès des plus fragiles. Toutes les statistiques montrent que ce sont les marginalisés qui sont les plus touchés par les conséquences de la maladie et de la récession économique. Par contre, et cela me paraît évident en lisant ce que je vois défiler comme mises en question et comme réflexions sur les différents réseaux sociaux, il y a une redécouverte de valeurs comme celles de l’intériorité, de la solidarité (qui était le mot-clé de mes vœux de Noël), de la justice sociale, de la valeur du travail des gens ignorés et dont pourtant on ne peut pas se passer. Je pense à un article que je viens de lire aujourd’hui qui raconte à quel point nous tous, les confinés, dépendons non seulement des réseaux sanitaires mais aussi de gens aussi obscurs que le personnel de manutention des centres commerciaux ainsi que les chauffeurs-routiers, souvent mal payés, non reconnus, et sans lesquels nous n’aurions rien dans notre assiette. Aujourd’hui, ces gens sont considérés comme nécessaires pour la survie de nos sociétés, à notre grande surprise ! Nous allons être confrontés à des révisions déchirantes qui vont peut-être aller dans le sens que le Christ évoque dans l’Évangile quand il dit que les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers. Je lisais également les réflexions d’un philosophe français bien connu qui évoquait les avantages intellectuels et littéraires du confinement, étant lui-même à l’âge de la retraite, avec son conjoint. Il ne semblait pas savoir que pour une grande partie des gens de la planète, la lecture n’est ni possible ni même désirée, en outre, pour beaucoup, les tensions familiales et conjugales vécues dans les petits logements rendent tout simplement illusoire ce genre de détente. C’est une délectation pour privilégié, dont je fais partie. Alors j’inviterais certains chroniqueurs à la pudeur tout simplement….
Quelle est la situation chez nous ?
Alors qu’en ce 16 avril, au moment où je vous écris, le nombre de personnes contaminées recensées dans le monde dépasse les 2 millions, en RDC on évoque 267 cas confirmés, 22 décès 23 guéris, principalement à Kinshasa ; à Bukavu on parle de quatre cas confirmés, mais il n’y a aucun moyen ou presque de pratiquer des tests dans l’ensemble du pays. Donc on ne sait rien de la diffusion réelle dans les bidonvilles, ou des personnes asymptomatiques, et de toute façon l’abandon des structures sanitaires par l’État depuis des décennies ne permettrait à celles-ci que de venir au secours de quelques rares privilégiés. Or, au même moment, au nord, à Beni on assiste à une recrudescence du virus Ebola (trois cas récents dont deux déjà décédés). Si à Bukavu, le confinement n’est imposé qu’à ceux qui ont plus de 60 ans, toutes les frontières avec les pays voisins sont fermées et des grandes villes sont isolées du reste du pays. Heureusement que les transports routiers sont autorisés entre les pays limitrophes. Dans notre ville il est également obligatoire de sortir avec un masque. Toutes les institutions d’enseignement sont fermées, de même que les hôtels, les restaurants et les bars, du moins officiellement, car on voit tout de même des gens se faufiler par les portes arrière. Sinon la vie continue dans cette ville, ou comme dans beaucoup de pays d’Afrique, la plus grande partie de la population vit au jour le jour, l’expression employée ici c’est « au taux du jour ». On ne peut pas parler d’une psychose généralisée ni d’une pratique excessive des gestes protecteurs ! Malgré tout lil y a de a vie et la grande capacité d’humour de nos frères et sœurs africains les rendent capables de traverser des épreuves sans se laisser écraser. Dans notre région, il y a eu tant de massacres, de guerres, de pillages des richesses par les pays voisins, avec en permanence aujourd’hui des attaques violentes menées par certains des 137 groupes armés présents dans l’est du pays, les gens ont appris à faire face à l’épreuve en étant solidaires et en continuant à espérer. Dans ces sociétés encore très religieuses, la confiance en Dieu s’exprime avec une profonde conviction, ce qui à la fois donne beaucoup de courage dans les épreuves mais aussi favorise un certain fatalisme. Il n’est pas rare que quand on reproche à quelqu’un de ne pas se couvrir ou de ne pas se protéger, la personne réponde « moi c’est Dieu qui me protège ». Cela ne se trouve pas seulement parmi des gens qui sont endoctrinés par des pasteurs autoproclamés, mais mêmes chez certains « mystiques » parmi des autorités catholiques.
Bref, nous continuons à espérer que pour des raisons difficiles à vérifier, comme le climat de nos régions, la pandémie ne s’étendra pas parmi nous, sinon ce sera une véritable catastrophe sanitaire et économique.
Je crois vraiment que cette période de confinement, pour beaucoup d’entre vous dont je connais l’ouverture d’esprit, l’attitude critique par rapport à la civilisation actuelle, la vie intérieure, est une occasion privilégiée de mettre en question les « évidences » sur lesquelles nous avons construit notre vie quotidienne de façon parfois naïve, routinière, si ce n’est aussi de temps en temps cynique par rapport à ces injustices dont personne ne peut dire qu’il n’était informé depuis des décennies. Souhaitant qu’aucun d’entre vous ne soit directement atteint par cette pandémie, j’espère de tout cœur que cette épreuve sera l’occasion de revoir de fond en comble nos valeurs afin qu’il y ait plus de compassion et de justice à l’avenir. 
Bernard, votre frère.
Début d’incendie dans un quartier défavorisé de Bukavu. L’entassement est tel que cela se propage aussitôt.

lundi 23 mars 2020

Pandémie. Impossible confinement en Afrique sub-saharienne ?


Quand la surpopulation met en question toutes les protections
Après un longtemps d’interruption pour des raisons de santé, de retour en Afrique je me hasarde à relancer mon blog. Excusez mon absence et merci aux amis qui ont pensé à moi.
Dans la pandémie qui envahit petit à petit toute la planète, on est frappé jusqu’à présent par le peu de présence du virus dans les pays d’Afrique subsaharienne. Il est vrai que ces pays sont beaucoup moins traversés par les réseaux de communication qui sillonnent les continents les plus développés. On est frappé de voir des personnes contaminées débarquer ici dans un aéroport après être passées par quatre ou cinq pays successivement, parfois sur plusieurs continents. Dans nos pays, à part quelques privilégiés du système, qui ne se privent pas de voyager partout dans le monde avec l’argent du peuple, l’immense majorité des gens circulent à pied ou dans des transports en commun souvent de mauvaise qualité et essayent tout simplement de survivre. A propos de l’Afrique, on entend tout et n’importe quoi, comme, par exemple, les noirs ne sont pas atteints par le virus (à cause de la mélanine ?). Cela a été démenti par les faits. Ou que le virus meure à la chaleur et que autour de 30° il n’est plus dangereux, alors qu’il s’est répandu à Dubai où il faisait plus de 40°.
Des analyses approfondies nous permettront de mieux comprendre dans l’avenir, mais pour le moment des cas sont apparus dans presque tous les pays du monde, dont nos régions, et tous les gouvernements ont la responsabilité de les endiguer au maximum et de faire régulièrement des contrôles sanitaires. On nous encourage en disant que dans les pays les plus atteints comme la Chine, l’Italie, ou l’Espagne, les décès ne dépassent pas un faible pourcentage. Tout cela dans un environnement où, malgré les limites des systèmes sanitaires, il y avait beaucoup de moyens d’intervention, qui aujourd’hui montrent leurs limites. Ils ont permis de sauver de nombreuses vies humaines, mais le drame est qu’aujourd’hui ils sont insuffisants. Déjà en Italie et en France les médecins sont obligés de choisir entre plusieurs personnes à soigner. C’est une épreuve morale qui peut peser lourd sur leur conscience pendant longtemps, malgré la création un peu partout de comités d’éthique.
Les gouvernements africains ont donné des consignes, très semblables à celles qui ont été avancées en Europe par exemple. Mais le contexte est très différent. Par exemple, on a décidé de fermer les écoles primaires, secondaires, universitaires, publiques et privées. Cela ne signifie pas des millions d’enfants à la maison, sous le contrôle des parents ! En effet, comme, dans les mégapoles comme Kinshasa ou Nairobi, le père est presque toujours absent et que la mère est dans la rue ou sur une petite parcelle de terre 10 à 12 heures par jour pour chercher la nourriture du soir, l’immense majorité de ses enfants se retrouvent à la rue avec très peu de surveillance et de contrôle, la petite baraque en planches qui sert d’habitation ne pouvant servir d’aire de jeu ou de lieu de refuge.
Parler de confinement ne veut rien dire. Tout d’abord parce que on ne confine pas dix personnes dans une baraque en planches de 3 m sur 5 sous un toit de tôle à 2 m de hauteur sur lequel le soleil tape toute la journée, ce qui est l’habitat le plus général dans les bidonvilles ici. En outre le confinement ne fonctionne que si on a la possibilité d’avoir un minimum de réserves de nourriture et de biens de première nécessité pour l’ensemble des personnes confinées. Or, dans ces cités tentaculaires, on ne mange que si dans la journée, les membres de la famille qui s’essayent à du petit commerce informel dans les rues ou sur les marchés ont vendu quelque chose. Cela s’appelle « vivre au taux du jour » ! A part cela, généralement, il n’y a aucune réserve et on a faim. Dans la ville où je suis, on a commencé à fermer des marchés alors que la société est dans une dynamique de survie au jour le jour. Maintenant on les rouvre, en demandant aux gens de garder une distance sanitaire d’un mètre alors qu’on leur loue un emplacement qui ne fait pas un m². Un autre exemple, les transports en commun. Un effort vient d’être fait dans notre pays pour limiter les passagers dans les taxis à trois et dans les bus de quarante places à une vingtaine de passagers. Hier encore, on pouvait trouver une vingtaine de passagers dans un taxi bus de 15 places. Il est peu probable que ces consignes soient respectées étant donné le manque à gagner que représente une telle restriction.
Pour une ville de qui fait environ 1 million d’habitants, à l’hôpital provincial de référence, il y avait 20 lits à l’isolement.
Des consignes sont données aux gens, comme celle de se laver les mains (mais il faut chercher l’eau assez loin dans certains quartiers), de ne pas se toucher en se saluant, de ne pas se réunira plus de 20 personnes, ce qui a entraîné la suspension de tous les cultes qui drainent toujours énormément de monde et particulièrement en carême et en Semaine Sainte. A certains endroits, on prend la température (port, aéroport, frontière…) mais sans arriver le faire de façon systématique. Il y en toujours qui se faufilent ailleurs.
Le but de ce partage n’est pas d’en rajouter ni de critiquer les gouvernements africains pour ce qu’ils font aujourd’hui. On fera les comptes plus tard, quand on reviendra sur les structures sanitaires lamentables dans des pays aux ressources immenses qui ne profitent jamais à la population.
Les gens ont une foi chevillée au corps, ils ne cessent de s’en remettre à Dieu. La fermeture des cultes est mal vécue. Mais les Eglises se sont montrées légitimement fermes de même que les mosquées, Mais on sent que la psychose du virus se répand étant donné que de plus en plus de gens en ville sont connectés à WhatsApp et écoutent à longueur de journée les bulletins médicaux du monde, mélangés à tout un tas de fake news qui ne font qu’aggraver la situation. Nous faisons un gros travail de conscientisation de la population à l’hygiène, et à la solidarité avec les plus pauvres et les plus fragiles au moment où déjà des commerçants en profitent pour faire monter les prix des denrées de première nécessité. Mais si effectivement le virus devait commencer à se répandre, sans que l’on puisse soigner les gens, à part une petite minorité qui en aurait les moyens, la conséquence pourrait être assez proches de ce qu’on a pu connaître lors des épidémies médiévales… Le pire n’est pas le plus sûr, il nous faut décider la confiance, choisir l’espérance, se soucier des plus exposés, et s’occuper le mieux possible, maintenant que pour beaucoup d’entre nous les activités sont arrêtées. Merci d’avoir une pensée pour nous alors que nous avons aussi une pensée pour vous, aussi ceux et celles des pays privilégiés, parce que la souffrance n’a pas de frontières ni de couleurs.

jeudi 2 janvier 2020

Lettre N°40, de Janvier 2020


Chères amies, chers amis,
En ce premier jour de l’année 2020 nous nous interrogeons parfois sur le sens et la portée de ces vœux de bonheur, de paix, de justice que nous répétons d’année en année. Beaucoup de rétrospectives nous montrent que malgré nos vœux d’il y a un an, il y a eu tant de violence, d’injustice et de gens malheureux qui parcourent les routes du monde sans avenir. C’est ce que je constate également dans le pays où je travaille. Il nous faut cependant prendre au sérieux ces profondes aspirations car je crois que l’ensemble de l’humanité a soif, profondément, de paix, de sérénité, d’espérance. Et c’est précisément en m’appuyant sur l’Espérance qu’a ravivée la fête de Noël, que je vous souhaite à tous et à toutes de garder la paix du cœur à travers toutes les épreuves, de conserver un esprit de discernement au cœur de la cacophonie des informations souvent manipulées et surtout d’agir concrètement au nom de la solidarité humaine, et pour beaucoup d’entre vous, chrétienne. C’est bien ce mot solidarité que je voudrais mettre en exergue au début de cette nouvelle année. Tous nous pouvons vivre la solidarité et en avons besoin, même les plus individualistes parmi nous. Car au moindre problème sérieux, au moindre accident, nous constatons à quel point nous avons besoin de la bienveillance et parfois même de la compassion des autres. Cette solidarité nous pouvons la commencer en famille, en communauté, pour l’élargir de plus en plus au quartier, à la ville, au pays et aux peuples du monde entier. Car en cette époque de mondialisation, à l’injustice mondiale ne peut répondre qu’une solidarité mondiale. J’en vérifie chaque jour les bénéfices dans mon action concrète auprès des plus fragiles à Bukavu, que je serais bien incapable de mener à bout sans les gestes concrets de solidarité que vous posez en faveur des survivantes. Jamais nous ne vous remercierons suffisamment pour votre solidarité qui est de l’espérance en actes.
Quelques nouvelles des derniers mois
Durant ces derniers mois, j’ai vécu une succession d’événements réjouissants et d’épreuve. Tout d’abord deux rencontres qui m’ont profondément touché.
J’ai d’abord eu l’honneur de concélébrer avec le pape François le 23 septembre à la chapelle Sainte-Marthe. Après la célébration j’ai pu m’entretenir quelques minutes sur le travail que nous réalisons à Bukavu avec les victimes des violences. Il s’est évidemment montré très concerné et proche, comme on le voit sur cette photo.

Une autre rencontre, imprévue, car organisée par un ami bien introduit, de fut la soirée que j’ai passée au château de Ciergnon avec la famille royale belge le 5 octobre. J’ai passé trois heures seul avec le roi et la reine et deux de leurs enfants pour parler de l’Afrique, de mes engagements au Congo, des enfants victimes de différentes formes d’abus, comme les enfants de la rue, les enfants esclaves, les enfants victimes de trafic, les enfants soldats, les enfants nés de violence sexuelle, etc. J’ai perçu l’importance que nos souverains attachent à l’Afrique et particulièrement aux victimes les plus fragiles de la pauvreté et des conflits dans les pays africains.
Une épreuve qui m’a invité au consentement
Parallèlement à ces beaux moments se préparait une épreuve imprévue. Arrivé à Bruxelles début octobre on m’a confirmé que je souffrais d’une tumeur dont je devais être rapidement opéré. Ce fut fait le 24 octobre. Tout s’est bien passé, la chirurgie m’a libéré et je n’ai eu ni chimio ni radio. Le pronostic est tout à fait rassurant pour l’avenir. Si ce n’est que, n’ayant qu’un seul rein, je n’ai pas pu prendre d’anti-inflammatoires, ce qui m’a valu plus deux mois de convalescence pour recouvrer ma santé. J’aurai donc passé plus de trois mois à Bruxelles, dans une de nos communautés. J’y ai été très bien accueilli, objet de beaucoup d’attention. Les nombreux messages et coups de téléphone reçus de mes amies et amis, parents et confrères – dont beaucoup de Germes d’Espérance – m’ont bien soutenu. C’est fou ce que, dans de telles circonstances, le moindre petit signe fait du bien. Ne l’oubliez jamais malgré l’accélération de vos rythmes de vie. Et puis, durant cette longue immobilisation, j’ai puisé dans la patience apprise de l’Afrique, et dans la présence fidèle de mon Dieu.
Je reprends progressivement des activités, en commençant par une session de formation pour des jeunes confrères à Jérusalem, à partir du 20 janvier, avec le feu vert du médecin. Je retournerai en RDC vers la mi- février.
Notre jubilé
Les mois de novembre et de décembre ont marqué pour les Missionnaires d’Afrique et les Sœurs Missionnaires de Notre-Dame la clôture du jubilé de 150 ans de la fondation de nos institutions missionnaires. Sans doute vous souvenez-vous du petit livre « Prier 15 jours avec le cardinal Lavigerie » que mes supérieurs m’avaient demandé de publier et que certaines et certains d’entre vous se sont procurés. Le sommet de ces célébrations a été le pèlerinage au sanctuaire des martyrs de l’Ouganda non loin de Kampala le 8 décembre. Partout nous avons été frappés par la façon dont les Eglises locales africaines nous ont remerciés pour notre présence et, bien souvent, pour le fait que nous avons été les fondateurs de leurs Eglises, il y a souvent plus de 100 ans. Cela a été pour nous une source de joie et un encouragement à continuer notre travail d’évangélisation et de présence parmi les populations africaines sous la direction des responsables des Eglises locales.
 
Cérémonie de clôture de notre Jubilé de 150 ans de fondation au sanctuaire des martyrs de l’Ouganda à Namugongo, le 8 décembre 2019. Vue partielle des concélébrants Missionnaires d’Afrique

La situation en RDC
Dans ma Lettre de la Savane précédente, je vous ai présenté de façon un peu détaillée les difficultés que traverse encore et toujours notre pays. Le nouveau président de la République a décidé la gratuité de l’enseignement primaire, ce qui était une attente profonde de toute la population. La décision n’ayant pas été longuement préparée à l’avance, il y a eu des cafouillages et des manifestations, et nombreux sont ceux qui s’interrogent sur la viabilité de ce choix. Quoi qu’il en soit, c’est un immense espoir, et nous espérons que le gouvernement trouvera les moyens financiers de réaliser cette promesse. Pour nos projets, particulièrement le centre Nyota, et l’école de menuiserie de Kamituga, nous ne sommes pas concernés par cette gratuité étant donné que ce sont des projets sociaux et non des établissements scolaires classiques. Il nous faut donc encore et toujours trouver les salaires des 19 personnes qui sont engagées dans nos projets.
A ville de Bukavu a connu aussi des événements graves qui ont surtout touché les plus pauvres : deux grands incendies dans les bidonvilles qui ont calciné des dizaines de « maisons » accolées les unes aux autres. Par ailleurs des pluies diluviennes ont balayé cette ville construite en terrasse sur des collines à la terre particulièrement friable et entraîné ainsi des graves glissements de terrain qui ont provoqué la mort d’un grand nombre de personnes. Donc nous sommes aussi atteints par les conséquences des changements climatiques.
Un autre sujet de préoccupation, est la fièvre hémorragique Ebola dont vous avez dû entendre parler, qui a déjà fait 2000 morts en un an et qui est particulièrement active au Nord Kivu. Elle a menacé Bukavu mais elle ne s’y est pas répandue jusqu’à présent. Un obstacle à la réponse médicale sur le terrain est l’agressivité des groupes armés (on n’en compte 130 dans l’est de la RDC) qui s’attaquent parfois aux personnels de santé. En outre, certains de ces groupes, censés être formés d’extrémistes islamistes ougandais, sont accusés d’avoir des commanditaires cachés qui veulent chasser les populations locales de ces territoires pour y implanter des populations étrangères non clairement identifiées, d’après le général de l’armée nationale commandant cette région, lors d’une interview il y a quelques jours à la radio de l’ONU. Mais tout cela ne nous empêche pas de continuer à espérer et à agir, merci d’être avec nous ! Bernard Ugeux

lundi 9 septembre 2019

Lettre N°39, de Septembre 2019


Chères amies, chers amis,
La fin de l’été approche et déjà les enfants ont rejoint leurs écoles et les étudiants se préparent à retourner dans leurs Facs ou autres grandes écoles. Cela signifie aussi que pour nombre d’entre vous qui sont grands-parents… c’est aussi la rentrée, avec tout ce qui vous sera demandé pour les petits-enfants qui vous sont confiés à divers moments. J’espère que vous avez passé un bel été et que n’avez pas trop souffert de la canicule (pour mes correspondants d’Europe).
Pour moi aussi, c’est la reprise, à Rome avec les sessions pour les anciens Pères et Sœurs missionnaires. J’y arrive en forme après des vacances inhabituellement longues car je devais passer des contrôles médicaux et subir des soins dentaires plus importants. Tout va bien. Cela a été l’occasion de rencontrer beaucoup d’amis et de soutiens à Germes d’Espérance, y compris des communautés monastiques. Un grand merci pour votre accueil si chaleureux, pour votre hospitalité généreuse et pour votre amitié. J’ai eu des moments de vrais repos.
Le Touquet à la vesprée
J’ai eu l’occasion d’enregistrer des émissions radio à Toulouse et à Lyon, entre autres pour présenter mon livre sur le Cardinal Lavigerie que vous avez peut-être (?) acheté et lu…
Durant l’été, j’ai reçu les rapports de l’année scolaire des deux institutions soutenues par Germes d’espérance. Pour le centre Nyota, pour la première fois, les élèves de couture ont passé un jury national avec 22 sur 24 réussites. Pour les autres qui ont passé le jury de fin d’études primaires, il y a 77% de succès. Quant aux apprentis menuisiers de Kamituga, 37 sur 40 ont été reçus. Ils partent avec un petit kit de menuisier pour commencer leur vie professionnelle. Quand on considère de quel milieu et de quelles situations socio-économiques et humanitaires viennent ces jeunes, on ne peut que se réjouir pour tous ceux et celles qui deviennent ainsi progressivement autonomes (voir photo p.3). Je suis très reconnaissant à mes collaborateurs qui sont si généreux et dévoués. Grâce à vous, chaque mois, ils sont 18 à recevoir leur salaire (bien trop modeste).
Les lauréates du Centre Nyota qui ont réussi au jury national de coupe et couture. Elles ont même eu droit à la toge ! Un souvenir inoubliable pour elles, leurs familles et leurs enseignants.
Tout cela entretient l’espérance dans un pays qui continue à essayer de s’en sortir malgré de graves dysfonctionnements.
Sept mois après l’élection présidentielle, on a enfin un gouvernement… de 66 ministres, après d’âpres négociations alors, que la majorité des postes sont revenus aux partisans du Président sortant qui garde un contrôle important sur les activités politiques et surtout économiques. Le nouveau Président prend des initiatives prometteuses, comme la gratuité de l’enseignement primaire. Tous espèrent qu’il en aura les moyens financiers alors que cette gratuité est inscrite dans la constitution depuis de très nombreuses années mais ignorée par son prédécesseur. C’est d’autant plus nécessaire que les familles restent très nombreuses et que toute la population fait d’énormes efforts pour assurer la scolarisation des enfants. Cela n’empêche qu’il y a beaucoup d’enfants non scolarisés dans les rues… espérons qu’ils vont avoir leur chance maintenant.
La RDC a été au centre de l’attention des médias (rares) qui s’intéressent à l’Afrique. Le Secrétaire Général de l’ONU, Antonio Guterres vient de visiter la RDC et spécialement la région de Beni Butembo et Goma où sévissent le plus de groupes armés (on en compte 130 dans ces régions), ainsi que le virus hémorragique Ebola. En un an, celui-ci a fait plus deux mille morts dont 52 rien que pour la semaine dernière. Il est très contagieux et on essaie de sensibiliser la population (cf. mon dernier post sur mon blog). Il y a un important soutien financier et médical international, il existe un vaccin (200.000 vaccinés) et deux molécules curatives prometteuses (plus de 800 personnes guéries). Guterres a promis un renforcement des casques bleus pour combatte les groupes armés (c’est dejà la plus grande opération de l’ONU actuellement avec environ 18.000 hommes) et fait appel à l’aide internationale pour lutter contre Ebola. Il y a des dons qui viennent de partout. En plus de l’insécurité, la faiblesse du réseau sanitaire et le manque d’eau dans les grandes villes ne sont pas favorables à une prévention efficace, alors que la population devient plus consciente du danger. Ils sont prêts à se laver les mains plus souvent, mais s’il faut faire 5 km pour avoir de l’eau, comme dans certains quartiers de Goma… Les défis sont très importants.
Le FMI s’est aussi penché sur la RDC, maintenant qu’il y a une forme d’alternance et un nouvel espoir de relance économique. La commission qui doit faire des propositions de soutien financier a d’abord évalué la situation du pays. Sa conclusion, c’est qu’il faut d’abord , après tant d’années de gabegie, redresser « les dépenses et recettes fiscales, le secteur minier, la lutte contre la corruption, la transparence et la gouvernance »… Rien que cela ! Je crains que cela prenne pas mal de temps avant qu’on reçoive le moindre fonds. Mais il y a des signes d’espoir.
Parmi ceux-ci, il y a de belles initiatives des Eglises et de la société civile. Par exemple, à l’initiative du prix Nobel le Dr Mukwege, la création d’un fond mondial pour les victimes de violences sexuelles. Déjà l’Allemagne et la Grande-Bretagne ont annoncé des fonds. Il y a la création, il y a plus d’un an, d’un Institut Supérieur pour la Paix et la Réconciliation (ISPR) par les évêques des pays des Grands Lacs (Burundi, Rwanda et Est de la RDC). Il formera des chrétiens en vue d’initiatives de médiation et de réconciliation. J’ai commencé à y participer. De même que je participe à un réseau qui vient d’être créé par un collègue protestant allemand avec qui j’ai collaboré au Conseil Œcuménique des Eglises. Il sera œcuménique et couvrira les pays de la région des Grands Lacs. Il vise à partager les expériences de paix et de réconciliation de terrain, à former des acteurs locaux et à poursuivre une réflexion académique sur les défis de la réconciliation dans cette zone de conflit. Je trouve cela très stimulant. Au mois de mai, j’étais invité par la coopération Suisse à des journées d’étude à Kigali (capitale du Rwanda) sur l’utilisation et la promotion d’une méthode a visée thérapeutique basées sur une prise en charge psychosociale et communautaire des personnes et des groupes traumatisés par des conflits. Ce projet est né au Rwanda mais se développe au Burundi et au Sud-Kivu où je vis. Ces différentes instances me permettent d’approfondir ma propre pratique d’accueil sur le terrain et de développer de la recherche sur les plans méthodologiques et même académiques.
C’est dans ce même esprit que j’organise avec une équipe, en lien avec la Commissions Justice et Paix de l’Union Internationale des Supérieures Générales (UISG, Rome) un atelier de formation pour des personnes qui sont engagées sur le terrain dans l’accueil et la réintégration des survivantes de traumatismes dus à des conflits armés. Je suis arrivé à obtenir 75 % des fonds nécessaires. J’espère pouvoir compléter car l’enjeu est essentiel pour disposer d’acteurs bien formés à la gestion des victimes des conflits, enfants et adultes. Vous l’avez lu plus haut, il y a encore 130 groupes armés dans l’Est de la RDC et les femmes et les enfants restent les premières cibles, les centres d’accueil ne désemplissent pas.
Peinture réalisée par une membre de l’association « Les survivantes ». Espoir d’en sortir… purifiée ?

Avec toute mon amitié, Bernard

Situation humanitaire à l’Est de la RDC, des milliers des victimes prennent refuges au Burundi.

Source photo : mediacongo.net Guerre dans l’Est de la RDC, plus des 17 853 victimes venant d’Uvira, Walungu, Bukavu, Sake, Kamanyola, Minova...