mardi 23 février 2021

Billet Covid-19 en Afrique (23 février 2021)

 Covid-19 en Afrique : entre étonnement et interrogations pour l’avenir

[Tribune] La réaction de l’Afrique au Covid-19 ne cesse d’étonner. Anthropologue et prêtre, Bernard Ugeux nous éclaire sur la gestion de la pandémie en Afrique sub-saharienne où il vit et travaille depuis des années.

Bernard Ugeux


Two men look out the window at a venue for the Lagos State Environmental Protection Agency (LASEPA) and the Lagos State Safety Commission Social Distancing Advocacy program at Ikorodu, Lagos. • ADEYINKA YUSUF/ISTOCK

La première surprise a été la résistance et la résilience des Africains à l’agression de ce virus inconnu. Il est question d’une seconde vague plus agressive de la première, qui, dans nos régions, concerne surtout l’Afrique du Sud (avec un nouveau variant du virus) et l’Ethiopie. Ici, les gens se disent : « mais nous n’avons pas encore vu de vraie première vague ».

Il existe un certain nombre de conjectures concernant les raisons pour lesquelles ce continent car a été moins impacté par le coronavirus. L’Afrique est assez isolée au niveau des déplacements par rapport au reste du monde, ensuite l’âge moyen est de 19 ans, le mode de vie se caractérise par beaucoup de temps passé à l’extérieur, certains font aussi allusion au climat de l’Afrique, mais il y a une grande variété de climats et ceux-ci ne sont pas si différents de ceux de l’Amérique latine, fortement impactée. Plus récemment, on a présenté des explications de type génétique, comme quoi il existerait une différence importante entre l’ADN des Européens et celle des habitants du continent noir.

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Résistance et immunité

Pour ma part, je considère qu’il y a une capacité de résilience particulière qui peut être due à d’autres éléments : un taux encore important de mortalité infantile qui laisse en vie les enfants en meilleure santé, un mode de vie souvent pénible où les personnes sont physiquement éprouvées, particulièrement quand elles sont malades et un manque de médicaments.

Il y a de ce fait une résistance et même une immunité qui se sont développées naturellement. Cette population n’a pas non plus attendu le coronavirus pour subir des maladies endémiques comme le paludisme, la rougeole, et la fièvre à virus Ebola. A tout cela, la population résiste depuis longtemps avec peu de moyens.

Faire face à l'adversité 

J’ajouterais que l’analyse de ce phénomène de résistance ne devrait pas se limiter à une approche biologique. La forte solidarité entre les personnes qui soutient le moral des plus fragiles, la capacité à se réjouir de la vie, la foi profonde en un Dieu qui protège et qui guérit, musulmans ou chrétiens, sont aussi des éléments qui peuvent concourir au renforcement de l’immunité et à cette capacité étonnante de résilience….

Le Covid-19 ne rend pas les gens dépressifs, ils ne dramatisent pas, ils tournent les alertes en dérision, étant donné leur peu de ressources sanitaires. Il faut dire qu’il y a eu peu de confinement, impossible d’ailleurs dans des mégapoles africaines.

Avec tous les défis quotidiens que la majorité des Africains doivent relever, ne fusse que manger une fois par jour, ils ont appris à faire face à l’adversité sans dramatiser. Il existe certes une certaine classe moyenne ainsi qu’une petite élite très fortunée, mais ils ne sont pas représentatifs de la population et ce sont eux qui ont été les principales victimes de la pandémie.

Des statistiques peu fiables

On est d’autant plus étonné du peu de propagation de la pandémie quand on considère le peu de sérieux avec lequel les gestes barrières et les consignes sanitaires sont respectés. Les transports publics et les marchés sont bondés et bien souvent le masque n’est porté que quand il y a un policier en vue. Rien que se laver régulièrement les mains pose problème, les gens n’ayant pas les moyens d’acheter du gel hydroalcoolique et beaucoup n’ont pas accès à l’eau courante, en ville comme en milieu rural.

En outre, les statistiques sont rarement fiables. D’un côté, elles peuvent être forcées (par exemple, le nombre de personnes hospitalisées ou décédées) dans le but d’obtenir des subventions importantes de l’étranger, que se partagent parfois les autorités sanitaires aux dépens des populations. De l’autre, elles sont sous-estimées car certaines personnes contaminées ont peur de se déclarer et d’être enfermées en quarantaine quelque part.

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Certaines s’enferment elles-mêmes à la maison, d’autres utilisent des herbes médicinales qui, par inhalation et sudation, peuvent donner de bons résultats. Plusieurs personnes qui ont été atteintes dans mon entourage se sont contentées de s’isoler une ou deux semaines sans aucun médicament. 

Des variations de prix pour les tests

Certains gouvernements ont géré la pandémie avec beaucoup de rigueur et de sérieux, cependant ailleurs, on a vu fonctionner les systèmes parallèles de corruption, d’impunité et parfois carrément de mafia concernant l’argent reçu de l’étranger ainsi que les matériels divers.

Dans plusieurs pays le ministre de la santé a fini par être mis en examen. En Tanzanie, c’est au Président de la République lui-même que des comptes ont été demandés par l’Union européenne, car les autorités du pays auraient reçu 25 millions pour gérer une urgence sanitaire qu’ils n’ont jamais déclarée.

On est aussi étonné de voir combien coûte un test d’un pays à l’autre et même d’une région à l’autre, le prix pouvant aller de 5 à 150 dollars (124 euros). En outre malgré l’urgence sanitaire, s’il y a un jour de congé dans certains pays, il n’est plus possible de se faire tester.

Méfiance sur les réseaux sociaux

On s’est donc énormément méfié des tests et on se méfie encore plus des vaccins. Des petites vidéos complotistes circulent à qui mieux sur les réseaux sociaux. De nombreuses personnes craignent qu’on impose le vaccin pour voyager, alors qu’elles sont décidées à ne jamais le prendre. Parmi les raisons avancées par certains, il y a le soupçon que le vaccin destiné à l’Afrique soit différent de celui des autres continents, avec une capacité de stériliser les femmes en vue de réduire la démographie en Afrique. D’autres pensent qu’on va y introduire des nanoparticules afin de pouvoir ensuite identifier les personnes et les contrôler.

Il faut reconnaître que les contradictions dans les déclarations des « experts » de tout bord qui passent à la télé (toutes les grandes villes sont couvertes par des réseaux satellitaires), ou sur les réseaux sociaux les déconsidèrent largement. Du coup, les gens se contentent d’un bon sens quotidien, sans dramatiser, sans se protéger suffisamment, mais en menant d’abord leur combat pour la vie avec courage, abnégation et une insuffisance de moyens pour se soigner.

L’avenir nous dira comment le continent continuera à évoluer, alors que certaines statistiques remontent ces derniers temps dans certains pays d’Afrique.

mardi 12 janvier 2021

Lettre N°44, de Janvier 2021

Chères amies, chers amis,

Je viens à vous aujourd’hui avec un certain retard pour vous présenter nos vœux les plus chaleureux pour une nouvelle année 2021. Je voudrais tout d’abord remercier de tout cœur celles et ceux qui, nombreux, par mail ou d’autres réseaux sociaux, nous ont envoyé leurs vœux, à Germes d’espérance ou à moi-même. Ayant été souffrant durant la période des fêtes, il m’a été impossible de répondre à tous ces vœux qui nous encouragent tellement dans notre travail quotidien. Ne m’en veuillez donc pas si vous n’avez pas toutes et tous reçu une réponse personnelle à vos messages. Après une année bouleversée par une pandémie dont il nous était impossible d’imaginer l’ampleur, nous nous tournons vers l’avenir en décidant l’espérance malgré tout. Au-delà de ce sale petit virus, il y a des trésors incomparables de solidarité, de compassion, de proximité et de dévouement (ici je pense particulièrement aux soignants) dont peut-être nous pensions notre petite planète si égoïste incapable. Là où la précarité a abondé la fraternité a surabondé. Même si on a fait des progrès fulgurants concernant un vaccin, pour lequel des questions demeurent, la persistance des effets de ce virus, qui en plus se permet de muter, nous maintient dans cette posture de fragilité et de dépendance. Nous la vivons bien mal, en tant qu’occidentaux, nous qui sommes habitués à une autonomie et un mode de vie que nous considérions comme définitivement acquis. Je crois que tous les habitants de cette planète sont impactés, d’une façon ou d’une autre, avec bien sûr en plus le spectre de la récession qui approche. Pour les pays de grande précarité où je vis, cette expérience de désappropriations est le quotidien de l’immense majorité des gens qui vivent au jour le jour sans aucune autonomie et sans aucune possibilité d’envisager le moindre projet d’avenir. Nous savons que l’Afrique a été moins impactée que les autres continents, mais elle n’avait pas besoin de cela pour être déjà et depuis longtemps dans cet état de fragilité qui effraye tant aujourd’hui les autres continents. Mais c’est avec une extraordinaire résilience que les gens se battent au quotidien et dont je suis convaincu que beaucoup de citoyens de pays privilégiés auraient à apprendre, en termes d’abnégation et de solidarité, de débrouillardise et de courage devant la succession des épreuves.

Donc je nous souhaite à tous, là où nous sommes, la sagesse de faire le point sur ce que cela révèle de l’état de notre humanité en général et de notre fragilité personnelle en particulier. C’est l’occasion de nous interroger sur le sens ultime de notre existence et sur ce que nous voulons faire de notre vie dans ce monde chahuté où ce n’est qu’ensemble que nous pouvons en sortir.

Nous venons de clôturer avant-hier un atelier sur l’accueil, l’accompagnement et la réintégration de personnes survivantes de violences sexuelles en zone de conflit. Trente-cinq personnes, laïques, religieuses et religieux et prêtres diocésains, provenant de toute la RDC et du Burundi (le Rwanda restant enfermé dans ses frontières), ont eu l’occasion de partager leurs expériences d’accueil et de recevoir des formations et des outils afin d’être mieux à la hauteur de leur tâche si délicate. C’est la seconde fois que j’organise un atelier de ce genre pour ce public et je suis chaque fois profondément touché par ce que je découvre dans les contacts avec les participants. D’abord, le fait que sur toute l’étendue de notre territoire, la violence sexuelle utilisée contre les femmes comme arme de guerre, est une réalité qui se maintient et se déploie à travers le pays de façon constante. On parle de 130 groupes armés rien que pour l’est de la RDC. Ensuite, dans le partage des parcours et des expériences des participants, j’ai touché à nouveau du doigt avec une profonde admiration l’engagement de ces personnes qui ont accepté de s’investir dans ce qui fait fuir tout le monde, c’est-à-dire la confrontation au quotidien aux plaies béantes des plus fragiles, dans des zones parfois incontrôlées. Cela demande une capacité de générosité, de patience, de disponibilité, qui va d’ailleurs parfois trop loin. C’est ainsi qu’une partie de cet atelier a été consacrée à l’importance de prendre soin de soi quand on prend soin des autres. Nous ne pouvons aimer les autres comme nous-mêmes que si nous n’oublions pas de nous aimer nous-mêmes. C’est pourquoi durant cette formation les participants n’ont pas seulement reçu des outils précieux concernant l’accueil, l’accompagnement et la réintégration de survivantes mais aussi des moyens de prendre soin de leur propre énergie, d’accepter leur fragilité, et d’éviter d’être englués par une empathie « toxique », où on est tenté de prendre sur soi la souffrance de l’autre. Il s’agit plutôt de pratiquer la compassion où, au-delà de toute tentative de fusion avec l’autre, on renvoie à la personne en souffrance tout le positif qu’il y a en elle ou en lui et on s’engage à cheminer avec celle-ci, afin de trouver les moyens de se reconstruire dans la durée. Vue la gravité des situations auxquelles nous sommes confrontés cela demande un travail en réseau, cela suppose aussi des moyens matériels afin de pouvoir donner à des personnes qui ont tout perdu, en plus de l’estime de soi, des moyens socio-économiques pour retrouver une place et une autonomie dans la société.

Un autre aspect sur lequel je voudrais insister est la question du trafic humain qui est une des trois sources de profit mondial les plus importantes avec le trafic de la drogue et celui des armes. Celui-là est aussi lié aux migrations. Certains en Europe sont très frileux par rapport à l’arrivée de migrants qui se poursuit et qui doit être régulée de façon humaine afin qu’il y ait un véritable accueil et aussi un discernement des personnes à accueillir. Là encore tout n’est pas possible. Ce que je constate dans mon entourage, c’est qu’il y a un très grand nombre de jeunes qui n’ont aucun avenir, même s’ils sont diplômés, et ils rêvent souvent de partir pour l’Europe ou les Amériques. J’ai à l’esprit trois jeunes filles qui m’ont sollicité tour à tour pour que je les aide à se procurer un passeport parce qu’elles avaient rencontré des personnes qui leur annonçaient que, en passant par un camp de réfugiés en Ouganda ou au Burundi, elles seraient ensuite prises en charge pour des études au Canada. D’après mon enquête, il était clair qu’il s’agissait de réseaux de trafic d’une opacité totale et j’ai bien sûr découragé ces jeunes filles à se lancer dans l’aventure.

Souvent on entend dire dans les pays occidentaux : il vaut mieux donner à tous ces candidats à l’émigration des possibilités de vivre chez eux de façon décente afin de ne pas être tentés par une aventure qui, pour beaucoup, se termine dans un camp en Libye ou au fond de la Méditerranée. J’en suis convaincu également, même si je respecterai toujours le droit de migrer pour quelqu’un qui désire réaliser un projet personnel. Je n’oublie pas que je suis moi-même un immigré ici au Congo.

Or, cela rejoint le travail que réalise Germes d’espérance en permettant à des dizaines de jeunes garçons et filles de se former, d’acquérir une compétence professionnelle et de s’installer un jour à leur compte et afin de ne plus être tentés par des aventures impossibles. Je vous l’ai dit dans une lettre précédente, cette année au centre Nyota, 32 jeunes filles ont acquis le certificat d’études primaires et sont en mesure de poursuivre une formation ou des études. 30 autres ont acquis le diplôme national de coupe et couture et ont reçu une machine à coudre et du matériel afin de commencer leur petit atelier. À l’école de menuiserie de Kamituga, dans le diocèse voisin d’Uvira, 30 garçons issus des mines d’or clandestines ont terminé une formation accélérée en menuiserie et obtenu un kit qui leur permet de rendre des services à la population et de devenir autonomes dans un projet de vie et de mariage. Cela fait 92 personnes qui rien que l’année dernière ont eu des raisons de s’enraciner dans leur milieu sans rêve d’impossible départ. Et cela grâce au soutien matériel du réseau Germes d’espérance. Voilà donc une raison de plus d’espérer et aussi de vous remercier ! Bernard, votre frère.


Les 35 participants à l’atelier sur l’accueil

, l’accompagnement et la réintégration de personnes

 survivantes de violences sexuelles en zone de conflit

, de Keshero, Goma (RDC) du 4 au 10 janvier 2021.

 Je les confie à votre prière. Un des prêtres de l’atelier

 de 2017 a été ensuite assassiné à cause de son

 engagement pour la paix.


 

dimanche 18 octobre 2020

Lettre N°43, d’octobre 2020

 

Chères amies, chers amis,

C’est de Kinshasa que j’ai le plaisir de vous écrire aujourd’hui, ayant « réussi » à m’extraire des alertes grandissantes concernant la Covid 21 qui sont proférées aussi bien en Belgique qu’en France. Me voici de retour au pays. En effet, j’ai eu la chance de pouvoir rentrer en Europe pour mes contrôles médicaux en rapport avec mon opération de l’an dernier. Heureusement, les résultats sont bons et je suis à nouveau apte pour le service pour une durée indéterminée. Le fait que la session que je donne habituellement à Rome chaque année ait été annulée, et que j’aie pu profiter du premier vol de la compagnie Ethiopian Airlines entre Goma et Addis-Abeba, et ensuite Paris, m’a permis de prendre un temps de repos en France et en Belgique, et du coup de revoir quelques amis. J’ai déjà passé quatre fois le test de la Covid et j’en ai un autre qui m’attend dans trois jours pour rentrer à Bukavu. Je n’ai jamais autant souhaité être…négatif !

J’ai d’autre bonnes nouvelles à vous annoncer. Tout d’abord les résultats du centre Nyota qu’un certain nombre d’entre vous soutient avec une fidélité indéfectible. Les 30 jeunes qui ont présenté le certificat d’école primaire, que nous préparons selon un programme accéléré de trois ans, ont tous réussis. Quant à la professionnalisation, 32 jeunes filles qui ont poursuivi leur formation chez nous ont présenté le jury national de coupe et couture, et ont toutes réussi également. Nous leur avons donné à chacune une machine à coudre et le matériel pour commencer leur propre atelier. Ces résultats sont le fruit des efforts du personnel de maintenir un certain niveau et de faire un rattrapage efficace malgré la fermeture des institutions d’enseignement à cause de la pandémie. Les cours ne reprennent que maintenant. Je tiens à souligner le sérieux et la disponibilité avec lesquels ces hommes et ces femmes se dévouent pour des enfants et des jeunes en très grande précarité, comme je vous les ai décrits dans ma circulaire précédente. Par ailleurs, à l’école de menuiserie de Kamituga qui accueille chaque année 30 jeunes qui travaillent habituellement comme esclaves dans les mines d’or a connu une large majorité de résultats positifs. Ces jeunes ont chacun reçu un certificat de réussite et un kit de base pour poursuivre un travail de menuiserie dans leur milieu.


L’ensevelissement de soixante creuseurs dans l’inondation d’un puits de mine artisanal, il y a quelques semaines, dont trois candidats de notre école, ne fait que renforcer notre détermination. Cela arrive régulièrement dans les puits de mines d’or et de coltan dans nos régions. Je n’ose pas montrer les photos de ces jeunes corps qui ont été extraits des éboulements après plusieurs jours. Nous cherchons actuellement les moyens d’équiper cette école de machines-outils susceptibles de les rendre plus aptes à s’intégrer professionnellement après la formation.

Par ailleurs, dans ma lettre précédente, j’évoquais les difficultés financières auxquelles nous nous attendions à devoir faire face, étant donné l’arrêt des subventions de certains donateurs particulièrement généreux. Or « il est écrit » – s’il faut s’exprimer ainsi – que nos œuvres doivent se poursuivre. Car entre-temps, d’autres donateurs se sont présentés et nous ont apporté une aide correspondant à peu près à celle qui nous était retirée. Cela concerne 30 % de nos besoins, le reste étant assuré par vos dons au Réseau Germe d’espérance. Certains et certaines d’entre vous envoient 20 € par mois… c’est si peu, et c’est tellement ! surtout étant donné le niveau de vie ici. Merci !

Je suis heureux de vous envoyer une lettre qui vous donne cette série de bonnes nouvelles, à laquelle on peut sans doute ajouter, du point de vue des Congolais et des Congolaises, le fait que le nouveau cardinal de Kinshasa a été choisi par le pape François pour faire partie de son conseil rapproché. Comme son prédécesseur Mgr Monsengwo, le cardinal Ambongo, capucin, archevêque de Kinshasa, est fermement engagé dans le domaine du respect des droits humains et de la promotion de tous. Il agira certainement dans le sens de la mise en application des intuitions si fortes du pape François en faveur des exclus qu’il a réitérées dans sa dernière encyclique Fratelli Tutti qui présente une synthèse de ses positions dans ce domaine. Certes, il ne fait pas l’unanimité dans certains milieux économiques néolibéraux, mais quand on regarde de près son enseignement, celui-ci s’inscrit parfaitement dans la ligne de l’Évangile, et n’est que le développement, adapté à notre époque, des grandes intuitions de Jean XXIII, de Paul VI, et aussi de Benoît XVI par rapport à la façon de gérer les retombées de la mondialisation dans la vie quotidienne des populations. Je viens de donner une session sur l’impact de la mondialisation, et de la covid 19, sur la vie religieuse, qui, si elle veut être fidèle aux conseils évangéliques malmenés, ne peut être que prophétique.

Quant à la situation de notre pays, elle reste toujours problématique étant donné le « combat des chefs » permanent qui se déploie en politique, à différents niveaux, les politiciens n’ayant plus le temps de s’occuper du bien commun.

Le Cardinal Ambongo, interrogé sur la dernière encyclique du Pape François, y fait ainsi allusion, pour Vatican News:

« Qu. Le premier chapitre de l’encyclique parle d’ombres qui empêchent une vraie fraternité. Ce que vous évoquez ce sont donc des ombres qui empêchent la vraie fraternité humaine dans votre pays, la République démocratique du Congo ?

R. Il existe beaucoup d’ombres chez nous. Parmi les principales figure l’esprit de prédation qui fait que les ressources naturelles du Congo sont devenues causes de ses malheurs. Il faut ajouter à cela la cupidité de la classe politique congolaise qui joue le jeu de ces prédateurs internationaux. Et, devant cette coalition de prédateurs des ressources naturelles et une classe politique avide de biens matériels et de richesses, le peuple est complètement mis hors-jeu. Et c’est contre cette situation que nous devons nous engager, prêcher l’évangile et enseigner l’esprit de Fratelli tutti. »

Cette situation, qui remonte à des décennies de kleptocratie rend très difficile le décollage économique d’une classe moyenne susceptible de promouvoir un tissu socio-économique dont le peuple bénéficierait. L’absence d’investissement et de création d’emplois est source de désespoir pour la jeunesse. C’est pourquoi Germes d’espérance investit dans la professionnalisation en vue de la réintégration sociale et économique de garçons et de filles en grand difficulté.

Une épidémie n’arrête ni la vie sociale ni celle de l’Eglise, malgré les à-coups. Cette année, même si ce fut célébré en communautés réduites, dix ordinations presbytérales et deux ordinations diaconales ont eu lieu dans notre Province d’Afrique centrale qui comprend la RDC, le Burundi et le Rwanda (photo : à Bukavu). Il a fallu beaucoup de prudence et de créativité de la part de notre équipe provinciale pour organiser avec les évêques ces ordinations, afin de permettre à nos jeunes confrères de rejoindre leur lieu de mission sans tarder. Nous avons quatre maisons de formation dans notre province : une propédeutique à Goma, deux consortiums de philosophie (Bukavu et Kinshasa) et un centre de théologie (Kinshasa). Cela ne signifie pas qu’un candidat suit toute sa formation dans son pays d’origine. Au contraire, il la reçoit dans des contextes culturels et linguistiques différents, afin de vivre partout l’internationalité et l’interculturalité. Nous avons près de 500 candidats dans le monde.



Tourné vers l’avenir, dans l’espérance, je vous redis

merci au nom de toutes nos équipes, Bernard Ugeux

Remise des machines à coudre aux lauréates du Jury National de couture du centre Nyota de cette année. 100 % de réussite. Grande joie !


 

dimanche 10 mai 2020

Covid 19 : quelques réflexions


L’annonce de la pandémie du coronavirus sur le plan mondial a sonné comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. C’est comme si la planète poursuivait tranquillement son cours sans inquiétude particulière pour l’avenir et qu’elle a soudain été obligée de s’arrêter d’un coup, brutalement, au point de devoir confiner la moitié de la population pour se protéger d’un ennemi invisible : un virus qui reste encore très mystérieux aujourd’hui.
La fin du monde ?
Les effets de ce coup de tonnerre ont fait penser à ce que Jésus annonçait à propos de la fin des temps en Mc, 13,14 s. : « Lorsque vous verrez l’Abomination de la désolation installée là où elle ne doit pas être – que le lecteur comprenne ! – alors, ceux qui seront en Judée, qu’ils s’enfuient dans les montagnes ; celui qui sera sur sa terrasse, qu’il n’en descende pas et n’entre pas pour emporter quelque chose de sa maison ; celui qui sera dans son champ, qu’il ne retourne pas en arrière pour emporter son manteau. Malheureuses les femmes qui seront enceintes et celles qui allaiteront en ces jours-là ! Priez pour que cela n’arrive pas en hiver, car en ces jours-là il y aura une détresse telle qu’il n’y en a jamais eu depuis le commencement de la création, quand Dieu créa le monde, jusqu’à maintenant, et telle qu’il n’y en aura jamais plus ». Du coup, certains ont annoncé la fin du monde ou une punition divine ! Il faut dire que les médias ont tout fait pour rendre les choses encore plus tragiques, et s’y sont ajoutées les fake news dont certains d’entre nous se font les relais sans discernement.
Un tsunami financier annoncé mais dénié par les Etats et les entreprises
Un coup de tonnerre dans un ciel serein sans aucun signe avant-coureur ? S’il s’agit de l’écroulement de l’économie et des finances et de l’entrée en récession (pour le PIB de l’Europe de -5% à -12 %), il serait malhonnête de mettre cela sur le dos de cette pandémie. Il y a cinq ans que des observateurs sérieux et indépendants, (comme Gaël Giraud sj, Georges Ugeux) voient venir un tsunami et tentent de convaincre les dirigeants d’entreprises, de banques, de banques centrales et des gouvernements de prendre des mesures correctrices. Aucune de ces catégories n’a admis qu’il y avait un problème. Pour les dirigeants politiques et les gouverneurs de banques centrales, l’admission même d’un problème de surendettement souverain était un anathème qui condamnait au silence ou à l’oubli. On sait que la fin de la pandémie ne sera pas la fin de la crise.
En effet, le degré d’endettement des Etats comme des particuliers a dépassé tout ce qui est imaginable, au mépris des avertissements qui sont nés de la grave crise financière de 2008. La situation économique dramatique dans laquelle nous sommes engagés depuis quelques mois, avec la moitié de l’humanité confinée et donc la plupart des entreprises de la planète arrêtées, a été accélérée par cette pandémie, mais elle n’en est pas la seule cause. Pour ceux qui profitaient des avantages du néolibéralisme capitaliste, tout allait bien. Ils étaient invulnérables. On considérait que tout était sous contrôle, grâce aux progrès des technologies, qui permettaient une accélération dans toutes les activités humaines, une ultra rapidité dans la gestion des finances et une impression de maîtrise de la planète. Pour eux, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, pour ceux pour qui le profit maximum immédiat au mépris de la vie humaine était la source de l’amélioration constante de leur niveau de vie. En outre avec la théorie du transhumanisme, qui associe les découvertes récentes en biologie et en neurosciences avec l’utilisation des nanotechnologies, on allait rendre l’être humain tôt ou tard immortel !
Un désordre mondial accepté comme normal !
Or cette euphorie se développait dans l’ignorance et le mépris de la situation de la plus grande partie de l’humanité pour qui la vie est uniquement une survie. Que quelques pourcents de l’humanité puissent exploiter la plus grande partie des richesses de la planète à leur propre profit au mépris du reste du monde ne posait pas de problème à beaucoup, malgré le grand nombre d’associations qui se battent pour faire éclater la vérité. On ne peut pas dire que les profiteurs du désordre mondial n’étaient pas au courant de cette injustice globalisée dont les effets sur l’écologie sont de plus en plus dramatiques. Tout se tient, dit le Pape François, dans Laudato si.
Puis, tout échappe
Et soudain on découvre qu’en fait on ne contrôle plus rien. Les systèmes médicaux eux-mêmes, - qu’en France on a privé de ressources nécessaires depuis des décennies, parce ce qu’ils ne sont pas productifs d’un point de vue capitaliste -, se sont montrés incapables de gérer une telle pandémie. Pourtant, le personnel s’est montré non seulement compétent en général mais d’un dévouement qui a frappé tout le monde, jusqu’à mourir à la tâche pour nombre d’entre eux. Pourtant, des épidémiologistes annonçaient ce risque depuis longtemps, à cause des déséquilibres écologiques provoqués par l’âpreté illimitée au gain du processus de mondialisation. En conséquence, dans des grands pays européens, il n’y avait pas de réserve suffisante de masques pour les soignants, de vêtements de protection, de lits pour les urgences, de respirateurs, et de moyens de tester, etc. La conséquence est la mort d’un grand nombre de soignants et les hôpitaux dépassés par l’afflux des victimes, au point de devoir parfois choisir qui on va entuber, sans parler d’une hécatombe dans les maisons de personnes âgées dont la mort a pris du temps à être reprise dans les statistiques…
Une augmentation de la dette publique sans précédent pour sauver les économies
Actuellement, les Etats et les banques centrales imaginent tous les scénarios possibles pour limiter les résultats de la crise économique et financière, augmentant l’endettement de plusieurs milliers de milliards de $ face à une récession aux conséquences catastrophiques pour le monde entier. Il y a déjà plus de 20 millions de nouveaux chômeurs aux Etats-Unis. Quant à certains pays d’Afrique, dont la principale ressource est la vente des matières premières, comme en RDC, l’arrêt brutal de la production dans les entreprises occidentales et asiatiques et donc de la demande, fait dévisser le PIB dans une mesure encore non calculable. Heureusement que la peur de vagues migratoires décuplées par la pandémie pousse les pays riches et les grands organismes mondiaux comme le FMI à injecter de l’argent en Afrique pour limiter l’écroulement des économies locales, d’où l’engagement à une suppression pure et simple ou à un moratoire des dettes publiques des Etats africains. Ce serait des mesures bienvenues, à condition que l’argent n’aille ni dans les poches des dirigeants ni dans l’achat d’armes.
De l’impossibilité de programmer la reprise économique
Le grand point d’interrogation reste : quand pourra-t-on reprendre une certaine activité économique, sachant qu’avec toutes les faillites annoncées, il faudra des années pour s’en remettre. Or, il y a beaucoup de différences dans les réactions au virus selon les pays et même les continents, parfois sans qu’on puisse l’expliquer. En outre, les experts se contredisent, certains disent qu’on n’est pas immunisé même si on a déjà guéri du virus et qu’une rechute est possible. D’autres disent qu’il n’est pas exclu qu’une nouvelle vague apparaisse et recommence les ravages. Tous ne sont pas d’accord à ce propos. On dit également que les mutations du virus retardent la fabrication d’un vaccin. Dans certains pays comme le Brésil et le Burundi, on se rassemble en foules joyeuses et sans protection : du vrai délire. Ce qui veut dire qu’il est impossible de programmer la reprise de l’économie mondiale et que la dégringolade peut se prolonger longtemps.
Comme le confinement commence à devenir insupportable et que le nombre de nouveaux cas diminue dans certains pays, on s’aventure prudemment vers un déconfinement dont on ne connaît pas les conséquences à moyen terme. Car là où on commence à déconfiner comme en Italie, on parle d’une recrudescence de la pandémie.
Et en Afrique ?
A propos de l’Afrique, jusqu’à présent la catastrophe pandémique annoncée n’a pas eu lieu, malgré l’impossible confinement dans les mégapoles et la quasi-absence de tests. On avance plusieurs explications. Tout d’abord le virus est arrivé plus tard et les Etats africains ont pu tirer les leçons de mesures de prévention de l’Asie et de l’Europe. Certains proposent des plantes traditionnelles à titre préventif ou curatif, comme à Madagascar que la RDC encourage. Ensuite, à part dans les mégapoles, la densité de la population est plus faible (43 au Km2 contre 181 en Europe occidentale), il y a une moindre circulation des personnes, une pyramide des âges plus jeune, une résistance préparée par l’usage assez généralisé d’antipaludéens depuis des décennies…. Mais d’autres fragilités sont là : une économie extravertie dépendant des pays riches et des multinationales, la famine dans plusieurs pays, les attaques de criquets, l’endettement qui favorise une élite de profiteurs, des structures sanitaires déficientes (les riches allaient se faire soigner à l’étranger). On verra comment la pandémie va se développer, mais d’ores et déjà on sait qu’il va y avoir une grande augmentation du chômage. Quant à imposer un confinement strict quand on vit « au taux du jour », cela ne peut que provoquer des émeutes incontrôlables, si le gouvernement n’est pas capable de prendre en charge les plus pauvres dans les quartiers pauvres, ce qui est rarement le cas.
Des leçons à tirer
Dans cette situation, des prises de conscience se font de plus en plus à travers le monde. Notre planète est fragile et le système capitalise, imposé mondialement, dysfonctionne et provoque exclusions sociales et dégâts naturels. L’être humain est vulnérable face à un virus qui ne fait pas de différences de race, de sexe, ou de richesse. Même si un million de Parisiens sont vite partis se réfugier dans leurs résidences secondaires loin de la ville, là où le risque est moindre et le confinement plus agréable, la solidarité humaine est indispensable pour pouvoir non seulement échapper au virus (cf. les collaborations mondiales des laboratoires à la recherche d’un remède ou d’un vaccin) mais tout simplement pour que la vie sociale soit de nouveau possible. On découvre aussi que des professions sous-valorisées sont indispensables à la société - les infirmières et femmes de salle, les chauffeurs routiers et les magasiniers des grandes surfaces, les éboueurs et les postiers, et tous ces humbles services de base, souvent manuels - qui ont rendu le confinement possible. Un conducteur de camion peut être plus important qu’un prof de philosophie pour faire vivre la société. Mais ils sont méprisés et sous-payés tandis que d’autres abreuvent leurs auditoires de concepts souvent déconnectés pour la simple survie. Et même confinés, ils occupent les réseaux sociaux.
Bien d’autres inégalités sont apparues flagrantes comme l’accès à internet et la possibilité d’être connecté. On a parlé de télétravail et de téléenseignement, mais ici encore ce sont les privilégiés qui en profitent. Tant de familles n’ont pas d’ordinateur pour profiter des cours en ligne ou n’ont pas l’espace pour que chacun puisse travailler dans son logement. Ici aussi, l’inégalité est flagrante et les gens commencent seulement à la découvrir. Feront-ils quelque chose pour la réduire, dans l’après-covid ?
Vivre autrement demain ?
Aujourd’hui, on entend de plus de plus de gens dire : en tout cas, il est impossible de recommencer à vivre comme avant. A part quelques personnes très riches (qui vont racheter les faillites) et quelques autres qui profiteront du malheur des autres pour s’enrichir, tout le monde va être impacté par la crise actuelle. Même les personnes qui ne seront pas touchées par le chômage, verront leur train de vie diminuer. Un expert financier prédit que pour les occidentaux, ils doivent s’attendre à devoir diminuer de 20 % le niveau de vie, ce qui est énorme. Cela aura des conséquences graves sur le plan de la consommation, et donc de la relance des entreprises. En outre, les Etats ne seront pas capables d’assurer une véritable couverture du chômage qui deviendra de plus en plus endémique, après avoir déboursé des sommes énormes pour essayer d’enrayer la débâcle économique. La Banque Centrale Européenne a prévu une enveloppe de plus de plusieurs milliers de milliards d’euros de rachats d’actifs sur l’année. Qui remboursera ? Ce qu’on reproche déjà, c’est qu’on annonce l’attribution de milliards de dollars pour maintenir de très grandes entreprises, en oubliant que la société fonctionne à 80 % grâce aux petites et moyennes entreprises. Cette crise met en péril l’unité européenne.
Quand on dit que plus rien ne sera comme avant, beaucoup de personnes ont la conviction qu’il n’est plus possible de continuer à vivre dans l’accélération qu’on a connue ces derniers temps et dans la consommation effrénée qui impacte de façon de plus en plus grave la planète. Parce que la catastrophe écologique qui se prépare, si des décisions essentielles ne sont pas prises rapidement par les Etats, aura des conséquences beaucoup plus graves que cette pandémie. Comme la dégradation de la planète se passe progressivement (tout en s’accélérant beaucoup ces dernières années), on ne panique pas et on retarde les décisions douloureuses. Or quand on considère le continent de plastique qui flotte dans les océans, le réchauffement climatique et le dérèglement qui touche actuellement la planète (et dont l’Afrique n’est pas protégée), la fonte des glaciers avec toutes les conséquences concernant le niveau de la mer et les courants océaniques, on se rend compte qu’il faut tous se réveiller. Il apparaît que ce sont les jeunes générations qui commencent à interpeller les décideurs obsédés par le profit immédiat.


Des évolutions politiques et idéologiques
Ce que j’entends et lis, ce sont des changements d’orientation essentiels. J’entends des chefs d’État dire que la santé est plus importante que l’économie, que les inégalités sociales ne sont plus supportables quand on voit qu’on a besoin de tout le monde pour faire fonctionner une société et une économie. Devant l’appauvrissement mondial que la récession va provoquer, je lis un nombre croissant de personnes qui insistent sur la nécessité de la solidarité, des groupes associatifs, de la réduction des inégalités dans les salaires ou dans l’accès aux soins médicaux, de la nécessité de réduire volontairement son niveau de vie pour arriver à une certaine sobriété pour préserver la planète, etc. Beaucoup ont aussi découvert, à la suite de l’interruption de leurs activités, à quel point leur rythme de vie était déshumanisant. Certains sont bien décidés à ne plus retomber dans cette accélération tellement néfaste pour la vie familiale et sociale, et dont les bénéfices matériels ne justifient pas l’emprise sur leur vie quotidienne. Beaucoup réalisent les graves conséquences d’un monopole de la chaîne alimentaire aux détriment de la production locale. Tout cela est exactement à l’opposé d’une certaine pratique néolibérale pour qui le profit maximum immédiat justifie les injustices et le pillage de la planète. Cela signifie que la crise sanitaire, financière, économique et sociale est aussi une crise politique et un défi pour les idéologies. C’est aussi un défi pour le multilatéralisme, au moment où les États-Unis sont victimes de leur repli sur eux-mêmes et les pays membres de la communauté européenne ont beaucoup de mal à se mettre d’accord sur les conditions d’une reprise et d’un soutien économique et social pour l’avenir.
Quel espoir pour l’avenir ?
Personnellement, je crois que cette crise dramatique, tôt ou tard inévitable, était nécessaire pour faire comprendre la folie du système qui jusqu’à présent a dominé la mondialisation, créant un désordre consenti pour le bien d’une minorité de privilégiés et une accélération démentielle des rythmes de vie.
J’espère et je souhaite qu’on remette la personne humaine au centre de la nouvelle civilisation qui va devoir naître des cendres du système qui est en train de s’écrouler. Cela demande de mettre en avant les valeurs de solidarité, de partage, de priorité pour les plus fragiles, de prise de conscience de l’existence de périphéries ou des gens survivent dans des conditions inhumaines, de changement de priorités dans la gestion du bien public de la part des Etats, etc.
Il n’est pas seulement nécessaire d’être très vigilant par rapport à une recrudescence éventuelle de la pandémie, il est très important que les citoyens soient attentifs à ce que les Etats ne répartissent pas les ressources de façon à relancer un système injuste où des privilégiés seront maintenus dans le privilège au détriment des plus pauvres. Il y a là donc un défi démocratique et citoyen pour l’avenir.
D’un point de vue chrétien
Ces valeurs que je viens d’évoquer sont aussi des valeurs évangéliques, qui ont d’ailleurs favorisé la mobilisation de nombreux chrétiens pour venir en aide aux soignants, aux malades, aux personnes âgées et isolées… afin de leur apporter l’espérance que le Christ leur a confiée. Des paroisses et des communautés se sont mobilisées, entre autres grâce aux médias sociaux, pour lutter contre la solitude et pour maintenir des réseaux de prière. Certains catholiques ont découvert que le Christ est autant présent dans le voisin et le pauvre que dans l’eucharistie dominicale dont l’interruption a été difficile à vivre pour beaucoup.
Se pose aussi pour beaucoup de chrétiens la question de la place ou du rôle de Dieu dans cette pandémie. On l’a dit, certaines églises du réveil ont parlé d’une punition de Dieu. Pour nous, il est impossible que le Dieu Père, au cœur de Mère, que nous révèlent la Bible et particulièrement le Christ, soit à l’origine d’une telle souffrance pour son peuple. Mais alors que tant de personnes tombent ou perdent des proches dans une terrible souffrance et dans la tristesse, ils peuvent être tentés de se demander : Qu’est-ce que la volonté de Dieu ? Où est-il ? que fait-il ? Comment peut-il permettre cela ? Rien qu’en posant ainsi la question, on laisse entendre qu’il aurait pu l’empêcher et qu’il a préféré ne rien faire… Certains vont s’acharner dans des neuvaines et des pèlerinages… pour le faire changer d’avis ? Ou plutôt pour se rapprocher de lui qui a déjà tout assumé sur la croix et a promis qu’il serait avec nous jusqu’à la fin des temps ? Il est important de bien éduquer cette religiosité populaire, qui a toute sa valeur, en montrant qu’il ne s’agit pas d’une forme de chantage sur Dieu, mais afin de comprendre et de faire l’expérience que, dans notre prière et dans l’aide que nous portons aux plus fragiles, nous rejoignons et accompagnons le Christ qui revit sa passion dans les plus fragiles. Jésus a pleuré sur la mort de Lazare et sur Jérusalem, ainsi que face à sa mort à Gethsémani. Ne nous trompons pas sur Dieu ni sur sa « toute-puissance ». Il respecte notre liberté (c’est bien l’humanité qui a permis et diffusé ce virus, et non pas lui) mais il nous rejoint jusqu’au plus profond de notre doute et de notre désespoir. Ici, chacun peut se demander : face à ce drame, quelle est mon image de Dieu ? et ma relation à Lui ? quel pourrait être mon engagement personnel aujourd’hui ?
Donner la priorité aux victimes
Au fur et à mesure du déconfinement, et donc de la reprise des relations entre les gens dans les quartiers, dans les mouvements etc. on va découvrir aussi les dégâts du confinement pour beaucoup de personnes. Il y a eu de très belles retrouvailles familiales et l’approfondissement de relations essentielles mais aussi une grave recrudescence de violences conjugales et familiales dont des traces traumatiques demeureront pendant des années. Il faudra s’attendre à des divorces et à devoir retirer des enfants de certaines cellules familiales pour les protéger et les soigner. Par ailleurs, beaucoup de personnes vont perdre leur emploi et feront l’expérience d’une grande pauvreté, peut-être jusqu’à rejoindre les SDF dans la rue, ces personnes dont on s’est soudain souvenu… à cause du risque de contagion. En tout cela le réseau des communautés et des paroisses peut jouer un rôle essentiel, d’autant plus que l’État sera sans doute incapable de gérer la demande. Cela signifie pour nous chrétiens, et a fortiori missionnaires, d’être encore plus attentifs aux appels de la périphérie, au renforcement des solidarités et des partages, à l’engagement volontaire à pratiquer un style de vie simple. Il nous faudra réduire nos exigences sur les plans d’un certain confort à la maison ou dans les moyens pour la pastorale1.
Un changement de style de vie
Je voudrais citer pour terminer quelques réflexions qui peuvent nous aider à approfondir les grands enjeux actuels ou à ouvrir des pistes vers l’avenir.
Le Pape François lors d’une interview donnée à la fin du mois de mars (ma traduction, de l’anglais).
« Vous me demandez ce qu'est la conversion. Toute crise comporte à la fois un danger et une opportunité : l'opportunité de s'éloigner du danger. Aujourd'hui, je crois que nous devons ralentir notre rythme de production et de consommation (Laudato si', 191) et apprendre à comprendre et à contempler le monde de la nature. Nous devons nous reconnecter avec notre environnement réel. C'est l'occasion de nous convertir. Oui, je vois les premiers signes d'une économie moins insaisissable, plus humaine. Mais ne perdons pas la mémoire une fois que tout cela est passé, ne l'archivons pas pour retourner là où nous étions.
C'est le moment de faire le pas décisif, de passer de l’abus et de la mauvaise utilisation de la nature à sa contemplation. Nous avons perdu la dimension contemplative ; nous devons la retrouver en ce moment-là. Et en parlant de contemplation, je voudrais m'attarder sur un point. C'est le moment de voir les pauvres. Jésus dit que nous aurons toujours les pauvres avec nous, et c'est vrai.
Ils sont une réalité que nous ne pouvons pas nier. Mais les pauvres sont cachés, parce que la pauvreté est timide. À Rome, récemment, au milieu de la quarantaine, un policier a dit à un homme "Vous ne pouvez pas être dans la rue, rentrez chez vous." La réponse a été la suivante : "Je n'ai pas de maison. Je vis dans la rue". Découvrir un si grand nombre de personnes qui sont en marge... Et on ne les voit pas, parce que la pauvreté est timide. Ils sont là mais on ne les voit pas : ils font partie du paysage, ils sont de simples choses.
Sainte Thérèse de Calcutta les a vus et a eu le courage de se lancer dans un chemin de conversion. « Voir » les pauvres, c'est leur rendre leur humanité. Ce ne sont pas des choses, ni des déchets ; ce sont des personnes. (…) Nous ne pouvons pas nous contenter d'une politique de bien-être partielle ».
La redécouverte de la vulnérabilité humaine
Dans Gènéthique (23 mars 2020) : « Se rappeler de « la profonde vulnérabilité humaine dans un monde qui a tout fait pour l’oublier » (extraits d’une interview de la philosophe Corine Pelluchon avec des remarques du sociologue Michel Maffesoli)
Pour Corine Pelluchon « nos modes de vie et tout notre système économique sont fondés sur une forme de démesure, de toute-puissance, consécutive à l’oubli de notre corporéité ». Mais aujourd’hui, « nous qui nous pensions définis par notre volonté et nos choix, nous sommes arrêtés par cette passivité existentielle, par notre vulnérabilité, c’est-à-dire par l’altération possible du corps, par son exposition aux maladies et son besoin de soin et des autres ». Alors « plutôt que de vouloir dominer la nature, on s’accorde à elle », déclare le sociologue. Et la philosophe le certifie « la conscience de cette vulnérabilité est une force ». Car « seule l’expérience de nos limites, de notre vulnérabilité et de notre interdépendance peut nous conduire à nous sentir concernés par ce qui arrive à autrui, et donc responsables du monde dans lequel nous vivons ». En effet, affirme Corine Pelluchon, « l’autonomie, ce n’est pas le fantasme d’une indépendance absolue, hors sol, mais reconfigurée à la lumière de la vulnérabilité, elle devient résolution de prendre sa part dans les épreuves communes ». Ce qu’atteste le sociologue : « l’angoisse de la finitude, finitude dont on ne peut plus cacher la réalité, incite (…) à rechercher l’entraide, le partage, l’échange, le bénévolat et autres valeurs du même acabit que le matérialisme moderne avait cru dépasser ».
 Pour Michel Maffesoli, « la crise sanitaire porteuse de mort individuelle est l’indice d’une crise civilisationnelle, celle de la mort d’un paradigme progressiste ayant fait son temps. Peut-être est-ce cela qui fait que le tragique ambiant, vécu au quotidien, est loin d’être morose, conscient qu’il est d’une résurrection en cours. Celle où dans l’être-ensemble, dans l’être-avec, dans le visible social, l’invisible spirituel occupera une place de choix ».
 « En nous rappelant brutalement notre fragilité, cette crise est aussi l’occasion de se poser la question de sa responsabilité », déclare Corine Pelluchon. Une « expérience du négatif [qui doit] se commue[r] en une réflexion sur nos limites », en l’« occasion d’une transformation individuelle et collective, afin que la conscience de notre vulnérabilité, de notre appartenance à un monde plus vaste que soi, de notre lien au vivant, devienne un savoir incarné et vécu qui transforme notre comportement ». La philosophe l’affirme : « La science et la technique ne suffisent pas ». Alors, « pour contrer la tentation de la démesure, de la toute-puissance - ce que les Anciens appelaient l’hubris -, c’est à nous de prendre le temps individuellement et collectivement de réfléchir à la société dans laquelle nous voulons vivre ».
Une parole qui nous vient de l’orthodoxie.
Pendant le temps de carême, Monseigneur Martin, évêque de l’église orthodoxe française, invitait ses fidèles à méditer sur le retournement spirituel auquel nous invite la crise actuelle :
«Le coronavirus est aussi appelé virus de la couronne. Il vient cibler en nous ce que nous avons oublié d’honorer depuis des générations et qui nous rend malades collectivement : totalement projetés dans l’extériorité, nous avons perdu la trace du « couronnement » intérieur pour lequel nous avons été créés, nous avons perdu le lien avec la Vie-Lumière essentielle, avec la Source Divine. Ce virus, dans sa fonction ontologique d’adversaire, nous invite finalement à retrouver le chemin de l’intériorité, à prendre soin de notre vocation de fils et de fille de dignité royale, couronnés de Lumière… Comment ?
En venant nous percuter de manière forte pour que nos carapaces de Terriens emmurés dans tant de peurs, d’illusions, d’inconscience s’entrouvrent enfin… Pour que nous puissions collectivement être conduits vers l’agenouillement intérieur, signe de l’humilité retrouvée…
En nous invitant avec vigueur à « rester chez soi » pour mieux « rentrer en soi » et écouter la Voix qui nous appelle des profondeurs de la Vie : « Reviens vers toi, retourne-toi, enfant de Lumière et écoute… »
Se poser, se déposer… seul, en famille ou en communauté et retrouver le sens de notre vie, le chemin vers notre cœur profond. Redécouvrir les valeurs fondatrices qui nous relient tous, quelle que soit notre appartenance sociale, politique ou religieuse.
En ce temps de carême choisi pour certains et de confinement subi pour d’autres, nous sommes finalement tous conduits au désert de soi… La grâce du désert, c’est l’expérience du manque qui nous rend capable d’une rencontre inouïe avec la Source mystérieuse de l’Amour : « C’est pourquoi je te conduirai au désert et je parlerai à ton cœur » (Osée 2, 16).»

Un regard protestant

François Clavairoly, président de la Fédération protestante de France (FPF), a adressé le 21 avril une lettre au président de la République publiée par Le Figaro avant d’être diffusée à tous les médias. Son texte est le résultat du travail de la Commission climat de la FPF, présidée par Martin Kopp. (extraits).
“Monsieur le président de la République,
Face à la pandémie du Covid-19, l’attention et les forces sont légitimement orientées vers la priorité absolue de la réponse sanitaire, pour sauver des vies. Vous savez la contribution des protestants à l’élan de solidarités créatives, depuis l’accompagnement par l’écoute jusqu’au souci pour les plus fragiles, dont les situations restent encore trop souvent négligées.

Il serait toutefois dramatique que cette crise provoque une myopie de la pensée et de l’action, dévastatrice pour nos sociétés humaines et la biodiversité. C’est aujourd’hui, a fortiori, qu’il nous faut exercer notre vigilance, pleinement intégrer l’expertise scientifique, et co-construire demain afin que “le jour d’après” ne soit effectivement pas un retour au “jour d’avant”.

Le jour d’avant, où règnent les illusions de l’invulnérabilité, de la puissance et de la maîtrise. Le jour d’avant, où prévaut une vision des sociétés et d’une économie hors-sol, déconnectées des autres espèces, du climat, sans considération de la finitude des ressources. Ce jour d’avant, enfin, où l’individualisme a trop souvent primé sur la solidarité.

C’est pourquoi nous vous appelons, Monsieur le Président, à situer ce défi dans son juste registre : sans la prise de recul, la reconnaissance de nos errements puis le renouvellement de notre imaginaire partagé, les solutions sont vouées à l’échec. Engageons ainsi un profond changement civilisationnel, spirituel et éthique :

Reconnaissons notre finitude, nos fragilités et nos limites, et faisons preuve d’humilité ;
comprenons notre humanité comme intrinsèquement relationnelle et partie intégrante d’un tout écologique interdépendant, dont la vulnérabilité est aussi la nôtre ;
portons haut les exigences de justice et d’une solidarité généreuse envers les réfugiés, les pauvres, les jeunes et tous les vulnérables, dans l’esprit de l’Évangile ;
soumettons au débat sociétal les questions de l’essentiel, des finalités de notre être-ensemble, de la vie bonne et du progrès, et redéfinissons nos indicateurs clés ;
formulons un récit commun qui soit porteur de sens, d’envie et d’espérance.
Le jour d’avant est aussi celui où les politiques et nos actes menacent toujours davantage de rendre la Terre inhabitable, en empirant les dérèglements climatiques et la sixième extinction de masse déjà enclenchée, provoquant de plus en plus angoisses, désespoir et parfois colère. Ce temps où, simultanément, les inégalités et les souffrances associées n’ont cessé de se creuser, avec les dérives et les excès de la course au profit. C’est pourquoi nous vous interpelons : haussez l’agir à son juste niveau. Les modifications à la marge seront notre perte. Inventons donc un paradigme nouveau pour le jour d’après : le redémarrage de nos économies devra être une rampe et une matrice pour une profonde transformation écologique, solidaire et démocratique, par une action et des investissements massifs et justement orientés. (…)

Nous portons le souci sur le plan international :
d’un soutien solidaire et responsable aux pays en développement, en particulier dans la francophonie, avec le maintien des engagements de financements climat afin que les plus vulnérables puissent continuer à faire face aux impacts des dérèglements climatiques, et des soutiens additionnels pour construire un avenir plus résilient.
Monsieur le Président, nous le disons avec gravité, nous sommes à un carrefour de l’histoire. Le retour au « jour d’avant » n’est ni viable ni enviable. Puissions-nous saisir ce moment opportun et entrer en travail, dans la confiance et l’espérance !”
Père Pierre de Charentenay sj  (site Jésuites) :
Sortir de la légèreté (extrait) :
« La crise climatique nous dit la même chose mais autrement [2]. Il faut mettre des limites à nos voyages, à notre consommation, à nos productions !
La différence entre les deux est que nous avons compris, peut-être un peu tard, que le virus nous mettait en danger de mort immédiate, ce que nous ne pouvons pas supporter. Donc, on agit, “quoi qu’il en coûte” ! Alors que la crise climatique se déroule sur un moyen terme qui nous laisse le temps de discuter, de polémiquer, en un sens de ne rien faire qui nous dérange sérieusement. Nous ne voulons pas entendre l’avertissement de la crise écologique parce que les délais sont longs et l’urgence moindre.
Ces deux catastrophes, sous des modes différents, nous font entrer dans le monde des contraintes. On avait oublié qu’elles pouvaient exister, emportés et grisés par tout ce que nous avions inventé, qui nous rend la vie si facile, quand tout va bien. (…)
Demain, nous ne changerons pas du tout au tout. Je n’y crois pas et le danger est bien de reprendre notre rythme d’avant dès que possible, dès que la contrainte médicale et étatique sera allégée. Les industriels sont sur les starting blocs. Car la dynamique du développement, des entreprises et du profit est puissante. Elle est visible. Ce qui est moins visible mais tout aussi puissant, c’est le désir du consommateur qui veut garder son style de vie, ses facilités. C’est cette double dynamique qui épuise notre planète ; les ressorts de notre épuisement, ce sont les choix de chacun, la liberté qu’on veut garder et la légèreté de nos existences. Car “l’agent pathogène dont la virulence terrible modifie les conditions d’existence de tous, ce n’est pas du tout le virus, ce sont les humains !” .
Ce virus vicieux est un clin d’œil mortifère sur ce qui sera plus grave encore, car la crise climatique touchera la terre entière et fera des millions de morts. Nous pourrions profiter de cette occasion pour reconsidérer la légèreté de nos existences, leur irresponsabilité. Alors lentement, s’il importe d’abord de sécuriser notre vie dans l’immédiat, nous pourrons progressivement nous préparer sérieusement à faire face à la crise climatique en reconstruisant ce que nous ne voulons pas, des barrières. Reprendre conscience des limites et redonner du poids à l’existence ».
Ottavia Casagrande : une italienne de la région la plus atteinte par le covid-19 : les signes d’espérance au quotidien (extraits).
« A dire vrai, ce virus a aussi un autre mérite. Il démontre chaque jour qu’Albert Camus avait raison : « Et pour dire simplement ce qu’on apprendra au milieu des fléaux, qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser. » Pendant ce premier mois – un mois, déjà ! – de pandémie, voilà ce que j’ai appris. A Dalmine (à quelques kilomètres de Bergame, l’une des régions les plus touchées), j’ai vu trente travailleurs volontaires maintenir en activité un service de la société Tenaris pour continuer à fabriquer des bombonnes d’oxygène, ô combien vitales ces temps-ci.
J’ai vu des maisons de couture, telle Miroglio, abandonner en l’espace de quelques jours la production d’étoffes et de tissus pour fabriquer 100 000 masques par jour, en grande partie offerts par Giuseppe Miroglio à la direction sanitaire de la Région du Piémont. (…)
J’ai vu des politiques, des bureaucrates et des fonctionnaires au-delà de tout soupçon admettre que le néolibéralisme et l’austérité ne constituent pas la seule réponse possible. Parfois même, ils ne sont pas la réponse « tout court ». J’ai vu les eaux de la lagune redevenir aussi limpides qu’elles ne l’avaient jamais été depuis l’époque de Thomas Mann et de sa « Mort à Venise ». J’ai vu les géants du Web modifier leurs algorithmes pour mettre en avant une information de qualité et endiguer les fake news (alors, c’était donc possible!). J’ai vu les polémiques stériles, les bavardages inutiles, les agitateurs populaires les plus factieux et les plus opportunistes se taire et finalement garder le silence. J’ai vu pointer malgré tout le printemps, incongru, absurde – et la cruelle frustration de ne pas pouvoir en profiter.
J’ai vu aussi de l’imagination, un esprit d’adaptation inventif et enviable. J’ai vu mes enfants converger vers l’ordinateur pour le chat vidéo quotidien avec leurs compagnons de classe, comme ils convergent vers la cours de récréation lorsque la cloche sonne. J’ai vu le rideau de fer baissé du restaurant « Dalla Clemi », qui depuis quarante-cinq ans n’a jamais fermé en dehors des jours de repos réglementaires. Elle est pourtant aux fourneaux et son petit-fils fait les livraisons à bicyclette en les laissant sur le pas de la porte. J’ai vu des professeurs de piano donner des leçons à distance sur Skype. J’ai vu des personal trainers entraîner des gens par le biais des écrans. J’ai vu des théâtres offrir des spectacles en streaming ; des bibliothèques, des cinémathèques, des éditeurs mettre leur catalogue en ligne gratuitement ; des musées, leurs chefs-d’œuvre. J’ai vu souffler sur les bougies d’anniversaire en réunion virtuelle.
(…) J’ai vu des médecins et des infirmières soigner des patients sans protections adéquates. J’ai vu des jeunes apporter leurs courses aux personnes âgées. J’ai vu des réseaux d’amis prendre soin à distance des personnes seules, enfermées à la maison depuis des semaines au risque d’une dépression nerveuse. J’ai vu les Italiens danser, chanter et applaudir à leurs balcons alors que dans d’autres endroits de la planète certains faisaient la queue pour acheter des armes ».


Réflexion de Judith Cypel, rescapée du camp d’Auschwitz Birkenau : « que cette contagion soit celle de l’amour »
« En nommant la peur, la peur n’a pas raison de nous car, en face d’elle, nous existons. Le contexte actuel est totalement différent. Même si en cette période de catastrophe sanitaire mondiale et du confinement qui en découle pour protéger une vie et celle des autres, nous avons peur. Nous pouvons nous sentir dépassés, nous replier sur nous, nous sentir victimes ou bien traverser humblement l’événement en nous tournant vers notre intériorité, y retrouver la force de vie qui habite en chacun de nous, y puiser la confiance et l’espérance, l’envie de rassembler. Appeler en soi le goût, l’amour des autres, la reconnaissance, la gratitude…Aujourd’hui, je suis émerveillée des gestes de solidarité qui se multiplient. Le mot solidarité me touche beaucoup. Être solidaire, c’est reconnaître l’autre dans son existence même. Un regard peut tuer, un regard, un sourire, une parole, un appel téléphonique peuvent appeler à la vie. Tous ces gestes viennent dire que chacun peut donner le meilleur de soi, mettre son attention, son imagination au service de l’autre. Développer la présence à soi permet de développer la présence et la reconnaissance de l’autre là où il est. Demain dépend de la manière dont nous vivons ce présent. Ce qui compte, c’est de porter, supporter, assumer une souffrance. Mon expérience des camps m’a donné la certitude que nous possédons en nous une énergie intense et unique par laquelle nous pouvons trouver, chaque jour, la force d’inventer la vie. Cette crise nous invite à plus de solidarité, à puiser en nous-mêmes des ressources que nous ne connaissons pas, à faire de notre mieux, exactement là où nous sommes. Puisqu’il est question de contagion, que ce soit celle de plus d’amour et de service à l’autre. Alors, il se pourrait que demain nous réserve de belles surprises. » (8 avril 2020, Ouest France).
Prière du pasteur Dietrich Bonhoeffer (qui a été emprisonné puis exécuté par les nazis).

« Dieu, que j’invoque dès l'aube, aide-moi à prier et à rassembler mes pensées.
Seul, je ne le peux pas.
En moi sont les ténèbres, près de toi la lumière.
Je suis seul, mais toi, tu ne m'abandonnes pas.
Je suis découragé, mais toi tu me secours.
Je suis inquiet, mais auprès de toi est la paix.
En moi est l'amertume, mais près de toi la patience.
Je ne comprends point tes voies mais tu connais le juste chemin pour moi.
Père dans le ciel, louange et grâce à toi
Aide-moi, Esprit saint, donne-moi la foi qui me sauve du désespoir. Amen ».

Bukavu (RDC), le 10 mai 2020
Père Bernard Ugeux M.Afr.
1 Ce que nous avons beaucoup de mal à réaliser volontairement sera fortement sollicité, comme le montrent les mises en garde des responsables des finances de notre Société qui s’attendent à des pertes importantes dans nos ressources financières (actions, obligations, fonds de placement).

Situation humanitaire à l’Est de la RDC, des milliers des victimes prennent refuges au Burundi.

Source photo : mediacongo.net Guerre dans l’Est de la RDC, plus des 17 853 victimes venant d’Uvira, Walungu, Bukavu, Sake, Kamanyola, Minova...