vendredi 25 mars 2016

Lettre de la savane n°25 du 25 mars 2016





Cher(e)s, ami(e)s,

Vendredi Saint

Je vous écris un Vendredi Saint, une fois n’est pas coutume. Pour les chrétiens, ce jour rappelle non seulement que le Christ a été victime d’un faux procès, torturé et assassiné (« Le premier qui dit la vérité doit être exécuté » chantait Guy Béart), mais aussi qu’il y a encore aujourd’hui des millions de personnes qui sont victimes d’injustice, de violence, d’exclusion sociale, etc. Bruxelles, ma ville natale, vient d’être touchée à son tour par la violence aveugle. Je passe régulièrement par cet aéroport que je connais bien et cela m’a fait mal pour les victimes et pour leurs proches, pour ma ville et mon pays. Tout le monde est en état de choc. C’est quand on est touché dans sa propre chair qu’on prend conscience de ce que c’est d’être exposé à la violence alors qu’on croit vivre dans la sécurité. L’Occident découvre cette terrible réalité : dorénavant il n’est plus un petit paradis de bien être et de sécurité (pour beaucoup) dans un océan d’injustice et de pauvreté. Lui aussi est exposé à ce mal, comme on l’a vu aussi à Paris et ailleurs dans les capitales d’Afrique,…et tout le monde se demande à qui le tour

Ici en RDC, nous n’avons pas été épargnés non plus ces jours-ci, à une plus petite échelle, et dans un contexte où c’est facilement banalisé. Il y a quelques jours l’aumônerie de l’hôpital de la Fomulac, qui a longtemps travaillé avec l’Université de Louvain, a été attaquée par des hommes armés. Il n’y a pas eu de victime parmi les prêtres mais il s’en fallu de peu. Quelques jours après, un prêtre du diocèse de Goma, de l’autre côté du lac Kivu, a été criblé de balles alors qu’il allait célébrer la messe dans un village. C’est la seconde fois que cela leur arrive dans cette paroisse. Et l’attaque la plus récente est celle d’un prêtre assompsionniste, du diocèse de Beni, un peu plus au nord, qui a été assassiné car il tenait un site web qui dénonçait des exécutions et des massacres qui se poursuivent et qu’il attribuait aux autorités elles-mêmes. On reste d’ailleurs toujours sans nouvelle de ses trois confrères, enlevés il y a trois ans, on ne sait par qui. Ici, je me limite au clergé, pour une fois, mais pour le reste massacres, déplacements de population et parfois mutilations se poursuivent dans l’Est de la RDC (voir la Radio Okapi soutenue entre autres pas l’ONU: www.radiookapi.net/)

Mais il y a l’Espérance

Ce qui est beau, c’est d’une part, tous ces gestes de solidarité, d’entraide, de soutien mutuel qui éclosent quand le mal se déchaîne. On l’a vu à Paris, maintenant à Bruxelles, et ailleurs. En outre, je suis frappé par la façon dont des sociétés dites laïques ressentent le besoin de ritualiser leur chagrin et leur deuil, que ce soit sur les réseaux sociaux ou en se retrouvant sur une grand place symbolique pour y déposer bougies, fleurs, messages et inscrire leur émotions et leurs espoirs sur le sol et les murs. Le cœur de la ville se mue pour un temps en sanctuaire et la fraternité et la détermination de continuer à vivre s’affichent clairement. Enfin, ce qui se passe aujourd’hui comme violence sur le plan mondial encourage certains à s’interroger sur leurs causes profondes et ils commencent à découvrir les injustices structurelles dont nous sommes complices sans en être toujours conscients. C’est un grand progrès au niveau de la prise de conscience globale. Malheureusement, il y en aura toujours qui instrumentaliseront les fanatismes pour recommencer des guerres de religion.

Merci pour votre proximité

Pâques est tout proche, et c’est un grand moment d’espérance et de célébration, de communion dans la prière au-delà des lacs et des océans. Ici, c’est la grande mobilisation liturgique ! Je voudrais vous redire à quel point votre soutien affectif, moral et financier me, nous font du bien. Même si vous ne réagissez pas tous par écrit à mes circulaires, je reçois souvent des signes que vous les lisez, entre autres quand je suis en vacances, et pour certains à travers un partage matériel. Je crois beaucoup aussi au soutien de la prière quand on est en première ligne face au mal et au mépris permanent des droits humains, surtout ceux des femmes et des enfants. Parmi ceux qui, nombreux parmi vous, nous soutiennent par la prière, je voudrais évoquer pour la première fois le soutien de la prière monastique. Ma famille a été marquée par des moines et des moniales que j’ai côtoyés depuis mon enfance et qui n’ont pas été sans influence sur ma vocation. Moi-même, je prends chaque mois un temps de désert dans un monastère. Cela crée des liens très forts. Alors j’aimerais dire publiquement merci à ces monastères que je cite ici : dans la tradition bénédictine : Venière et En Calcat en France, pour la tradition carmélitaine : les carmels de Plappeville (Metz), Marienthal et Bukavu, pour la trappe : les trappistines de Murhesa (Bukavu), les trappistes de St Marie du Désert (Toulouse) et de Tamié (Haute-Savoie). J’en oublie sans doute. Ils nous aident à vivre autant que possible une tension féconde entre mission et contemplation.

Aimer et éduquer

Je suis frappé ces derniers temps, par l’importance d’une forme d’éducation permanente des personnes que j’aide et soutiens ici à Bukavu. J’y fais allusion dans mon petit livre sur la compassion. A côté du soutien à des institutions qui ont un cadre précis (comme les centres Nyota et Ek’abana qui accueillent les victimes des violences), je m’occupe d’un certain nombre de familles monoparentales victimes du massacre des parents ou de la misère qui les a jetées dans la rue. Certaines de ces familles sont dirigées par ce que j’appelle les « grandes sœurs », dont un certain nombre se sont échappées d’un long séjour comme esclaves sexuelles parmi les milices de tout bord. Ce sont donc des personnes très vulnérables sur les plans affectif, social et économique. Certaines jeunes femmes sont engagées dans un lent processus de résilience qui demande proximité et patience. Elles sont cependant contraintes par la nécessité à assumer les tâches et décisions d’une responsable de famille. Or, il y a des moments où les problèmes de santé, les conflits locaux, les dérapages économiques les confrontent à de nouvelles fragilisations. C’est là qu’elles attendent de moi une grande disponibilité, tant sur le plan affectif et spirituel que matériel. Il me faut alors, d’un côté, les sécuriser (c’est ce qui doit être maintenu à tout prix pour que la résilience se poursuive) et d’un autre, les responsabiliser afin qu’elles acquièrent progressivement leur autonomie. Il y a aussi à les éduquer dans des domaines comme la gestion de leur microcrédit, la prévention (eau, moustiquaire et surtout intervenir à temps quand un enfant tombe malade), les problèmes rencontrés à l’école ou avec des gens qui sont jaloux de l’aide qu’elles reçoivent, etc. Il y a là tout un jeu de transfert et de contre-transfert dont je suis bien conscient. Dans ces familles, il n’y a pas d’homme adulte, souvent elles sont coupées de leur famille et orphelines de guerre. Certaines ont vu leur père assassiné sous leurs yeux. Alors, je deviens le père, et elles me le répètent, comme un appel : « parce que tu es mon père tu ne peux me laisser tomber ». De mon côté, il me faut les rassurer que je ne les laisserai pas tomber, mais que je suis aussi le « père » de beaucoup d’autres personnes, et que je ne resterai pas éternellement à cet endroit. Tout cela doit être fait avec délicatesse afin d’assurer cette juste distance qui favorise sécurité et autonomie. C’est pourquoi je travaille avec une équipe. Ce qui me touche le plus c’est leur grande confiance, même si je découvre parfois que certaines ne me disent pas toute la vérité. Mais c’est une relation constructive qui me nourrit aussi, et me dépouille, car cela demande une disponibilité presque totale en même temps qu’une grand liberté intérieure. Toit cela, pour moi, illustre ce que j’appelle la compassion. Ce n’est pas seulement de l’empathie ou de l’assistance, c’est de la compassion où la dimension religieuse est très présente (car leur vrai Père, c’est Dieu) ainsi qu’un amour aussi gratuit que possible. 


Belle fête de Pâques, Bernard.


jeudi 31 décembre 2015

Lettre de la savane n°24 du 31 décembre 2015



Cher(e)s, ami(e)s,

Nous voici à la veille d’une nouvelle année et les vœux circulent à grande vitesse sur la Toile pour nous redire les uns aux autres que nous espérons que la prochaine année sera différente – meilleure ? « moins pire » ? - que la précédente. Cet espoir – et pour beaucoup cette espérance – semble chevillé à nos cœurs et à nos corps bien qu’une fois de plus nous terminions une année avec des bruits de bottes et de guerres qui envahissent nos écrans …plus que des récits et des photos qui apporteraient paix, confiance et courage pour l’avenir… mais auraient moins d’audimat. La France est d’autant plus pantelante que cette fois-ci, les visions d’horreur provenaient de la capitale plutôt que du Soudan, de la Syrie ou du Burundi qui continuent à sembler si loin… Et même si le nombre de victimes dans ces pays est sans commune mesure avec celles de Paris. Ce n’est d’ailleurs par le nombre de victimes qui importe mais la façon dont cela s’est passé. Le fait que cette violence aveugle ait touché des proches ou concerné des coins de Paris où n’importe qui d’entre nous aurait pu se trouver pour un sympathique moment de détente entre amis a effrayé. C’est le sentiment de surprise et d’insécurité qui en a découlé qui a pesé.

Ce qui est plus gênant c’est l’exploitation de ce sentiment d’insécurité pour inaugurer ou renforcer un nouvel « axe du mal » - même si l’expression n’est pas employée. Pourtant on se situe bien dans la même logique que celle du 11 septembre où ce sont les armes et les coalitions qui ont répondu à l’émotion… ce qui a à l’époque entraîné le Proche Orient dans la déstabilisation insurmontable que nous connaissons maintenant et dont les actes terroristes sont un produit.

J’ai l’impression que ce choc tragique a favorisé une certaine « mondialisation » de la prise de conscience civique par rapport au désordre mondial qui domine notre planète depuis plusieurs décennies. L’arrivée des migrants a aussi encouragé cet élargissement de conscience et je me réjouis de voir que, dans les deux cas, un nombre croissant de personnes semblent avoir compris que si elles ne sont pas un élément de la solution elles sont un élément du problème. Il n’est plus possible de rester neutres et spectateurs comme quand tout cela avait des aspects exotiques. Et la solution n’est évidemment pas de se laisser charmer par les extrémismes xénophobes pour qui tout est bon pour obtenir des voix. La mobilisation actuelle est encourageante et j’espère qu’elle ne sera pas éphémère.

Mais cette année n’est pas seulement celle de ces attentats – et des multiples violences qui se poursuivent un peu partout dans le monde, comme dans mon pays depuis 20 ans. Il y a eu de grands signes d’espérance, comme la COP21 qui a, malgré toutes ses insuffisances, a vu une mobilisation citoyenne sans précédent pour le climat dans la droite ligne d’un document qui fait date : Laudato Si du Pape François. Il y a eu également le second synode sur la famille où celui-ci a pris le risque de laisser s’exprimer les différents courants qui s’affrontent depuis longtemps sur la famille. Le choix qu’il y fait de la miséricorde se poursuit dans ce grand mouvement de l’année jubilaire de la Miséricorde où il invite à répondre à l’injustice et au désordre globalisés par une miséricorde qui – il l’a clairement précisé – n’exclut pas la justice, mais la dépasse par la compassion. Il ne s’est pas contenté de le dire, il l’a mis en acte dans une visite en Afrique où, en RCA, il a carrément mis sa vie en danger au nom de l’appel à la réconciliation dans un pays où l’islam et les extrémistes chrétiens sont prêts à tout. J’en ferais bien mon « homme de l’année 2015 » même si je n’ai jamais été papolâtre. Mais c’est bien lui qui nourrit mon espérance et qui est capable de mobiliser bien au-delà des limites visibles de l’Eglise. Il y a aussi eu, en positif, la victoire sur le virus Ebola, un accord sur le nucléaire iranien, un début de lutte contre les fraudes fiscales des multinationales à travers leurs filiales…

C’est pour cela que j’écrivais récemment sur mon blog que, même si je suis convaincu que le terrorisme est une réalité avec laquelle il va falloir apprendre à vivre tout en cherchant à le canaliser le mieux possible, mon cœur reste dans l’espérance … Car il y a aussi, à un tout autre niveau, des gestes de bonté et de solidarité, des engagements courageux pour la justice où des associations civiles comme des groupes d’Eglise ou appartenant à d’autres religions se mobilisent pour créer des alternatives aux dysfonctionnements sociaux et écologiques de notre planète. Et là la Toile est pour nous une occasion privilégiée d’être en contact avec un foisonnement d’initiatives qui montre une créativité extraordinaire dans le monde entier. Que ce soit des réseaux comme Avast ou V-day dont j’ai déjà parlé, du Conseil Œcuménique des Eglises ou des instituts missionnaires, des groupements citoyens qui créent des opportunités pour les exclus partout sur la planète. Certains n’aiment pas Facebook, et il faut dire que les photos de chatons ou du dernier restau de l’été semblent leur donner raison, mais les gens qui sont devenus mes « amis » m’apportent régulièrement une moisson d’événements et d’actions constructives que je m’empresse de diffuser et qui donnent beaucoup de courage aux fourmis qui s’affairent sur le terrain avec un sentiment de si grande précarité.

Cependant, la situation politique dans la région des Grands Lacs reste préoccupante. Elle est dominée par la volonté de certains (tous ?) les chefs d’Etat de modifier la constitution pour obtenir un troisième mandat. Quelque soit la méthode employée, il y a toujours des risques de dérapages dont l’exemple le plus récent et le plus tragique est le Burundi pourrait sombrer dans la guerre civile. Pour la R.D. du Congo, le président ne s’est pas encore prononcé mais des ONG nationales et internationales de défense des droits humains dénoncent une augmentation sensible d’atteintes aux libertés publiques. Ceci est démenti par les autorités, mais la tension est palpable. L’année 2016 est une année à multiples élections et la Conférence épiscopale du Congo s’est engagée dans un travail de concertation en vue, entre autres, d’éviter des affrontements sanglants. L’avenir nous le dira, mais il est parfois difficile d’être optimiste quand on voit ce qui se passe chez nos voisins.

Quant aux actions que mène Germes d’espérance à Bukavu, elles se poursuivent grâce à votre fidélité, et c’est un des aspects de la générosité discrète que je soulignais plus haut. Cette année 2015 a été exceptionnelle car il a fallu doubler le montant des aides pour construir une maison d’accueil pour une quarantaine d’enfants abandonnés. La maison est terminée et solide (elle a bien encaissé la dernière secousse sismique) et est opérationnelle. Quant au Centre Nyota, il accueille actuellement 272 jeunes filles en rupture (pour cause de pauvreté, violences sexuelles ou prostitution, certaines sont mamans célibataires) et l’esprit y est excellent. Je continue à accompagner et à former le personnel qui est d’un dévouement admirable. Vous pouvez obtenir le bilan des activités de Germes d’Espérance pour cette année auprès de Bruno Vaillant b.vaillant@gmail.com Merci de tout cœur à toutes et à tous ! Je voudrais terminer sur une note plus joyeuse : en 2016 je vais fêter mes 70 ans et mes 40 ans d’ordination presbytérale (sacerdotale). Ce sera donc l’occasion d’une joyeuse action de grâce en cette année jubilaire pour l’Eglise. Je vous souhaite enfin une année nouvelle plus paisible parce que plus engagée, là vous êtes, dans une humanisation de notre monde. Croyez en ma profonde amitié. Bernard.
 
Fête de la Femme 2015 au Centre Nyota-Maison du partage de Bukavu, financé par Germes d’espérance. Les jeunes filles accueillies au Centre se sont fait une beauté.

samedi 10 octobre 2015

Lettre de la Savane N°23, octobre 2015


Cher(e)s, ami(e)s,
C’est d’une Rome effervescente du Synode sur la Famille que je vous rejoins en cet automne lumineux.
Je voudrais commencer par remercier tous ceux et celles que j’ai rencontrés cet été lors de mon passage en France et en Belgique, et particulièrement celles et ceux qui ont organisé l’une ou l’autre occasion de retrouvailles pour partager nos expériences, nos joies et nos peines, que vous connaissez bien en ce qui concerne Bukavu. A cette occasion, à côté de la forte mobilisation européenne pour la Syrie, plusieurs ont exprimé leur solidarité avec les réfugiés et déplacés en RDC de l’intérieur dont s’occupe Germes d’espérance depuis déjà cinq ans. Certains ont été particulièrement généreux pour la maison des enfants abandonnés recueillis par mama Julie. Encore merci de tout cœur.
La force de l’amitié
J’ai la chance de pouvoir rentrer en Europe chaque année, alors que le congé normal est limité à tous les trois ans pour mes confrères. Cela me permet de refaire mes forces après mes nombreux déplacements en Afrique pour donner des sessions et mon travail d’écoute et d’accueil à Bukavu, qui est si prenant. Le support de ma communauté est irremplaçable et sans celui-ci je ne pourrais tenir sur la durée. Comme le dit Jean Vanier, la communauté est un lieu de pardon et de fête, et nous sommes tous un mélange de lumière et d’obscurité. C’est une construction quotidienne pour toute vie de famille. Quant à l’amitié, qui est parfois le fruit de trente ans et plus de cheminement, elle me prodigue une « géographie cordiale » que je parcours avec joie durant les étés. Pouvoir nous retrouver en un instant sur la même longueur d’onde malgré des séparations parfois longues est un privilège qui nourrit et reconstruit nos forces vives. Quand en outre, avec beaucoup, nous évoquons nos engagements au nom de notre foi, ou de nos valeurs humaines, c’est une bénédiction que je puis partager avec tous à chaque retour « chez moi » sur les bords du lac Kivu.
Le Synode sur la famille
Depuis le concile Vatican II il y a 50 ans, c’est sans doute le synode qui est le plus suivi, tant par les catholiques que par les chrétiens des autres confessions ainsi que par beaucoup de personnes d’autres religions ou non-croyantes. Pourquoi cet engouement ? D’abord, parce que le défi de la famille est un enjeu qui a une dimension mondiale. Les contextes sont certes très différents, au cœur des changements culturels profonds et extrêmement rapides que nous traversons. Pourtant sauvegarder l’existence de familles – quelles que soient leurs compositions – qui soient des espaces où se vivent et se transmettent l’amour, une foi, l’accueil de la différence, une solidarité et un respect profonds, une éducation aux grandes valeurs de la vie et une ouverture au monde, est irremplaçable. L’équilibre de toute société en dépend. Ensuite, parce que celui qui a « mis en synode » toute l’Eglise depuis deux ans est un pasteur qui, devant l’urgence et la gravité des enjeux, n’a pas voulu occulter les différences de positionnements dans l’Eglise, et particulièrement au niveau du clergé. A la fin du premier synode sur la famille, certains disaient : « ce pape François apporte la division ». Je répondais : il a eu le courage de mettre au jour les divisions et les polarisations existantes dont personne n’osait parler d’une façon aussi ouverte et audacieuse avant lui. « Qui fait la vérité vient à la lumière, et la vérité rend libre ». Et je ne parle pas d’abord d’une vérité doctrinale où il faut bien discerner ce qui «  vient de Dieu » et ce qui vient des accumulations de l’histoire. Une Parole – même de Dieu – est toujours interprétée par une communauté croyante, elle n’existe jamais à l’état pur et personne ne peut s’en emparer pour soutenir des convictions personnelles. Et c’est bien ce qu’un pasteur de terrain comme le pape François a compris dans ses contacts avec les pauvres et les personnes en crise. On dit que l’Amérique latine est très catholique, mais plus de la moitié des Argentins ne sont pas mariés à l’Eglise. Et quand on célèbre l’eucharistie dans les quartiers urbains pauvres en Afrique, dans des pays dits chrétiens, on constate que moins de la moitié des fidèles a « le droit » de communier… tant il y a d’irrégularités.
Beaucoup sont inquiets par rapport aux fruits du Synode. Certains craignent qu’il y ait seulement un effort de langage et un plus grand investissement dans l’accompagnement des plus fragiles, sans changement de fond. D’autres craignent que si la miséricorde assouplit la loi, on aille au schisme…
Seulement la nullité ?
J’ai entendu quelqu’un poser cette question: « Y a-t-il un seul péché que le Christ ait refusé de pardonner définitivement? Juda a bien communié avant de quitter le dernière cène… N’est-on pas trop dur ? » Je vous laisse y réfléchir. Mais il y a beaucoup de souffrances aujourd’hui dans ce domaine, pour des raisons souvent très complexes. Certes, miséricorde ne veut pas dire laxisme… car il est impossible d’aimer sans souffrir, et la fidélité est toujours liée à l’acceptation de mourir à certains aspects de soi-même et à notre rêve fusionnel. Mais il y a des situations insurmontables et il faut savoir reconnaître un échec et l’accueillir. Il est heureux que le pape ait simplifié les procédures de nullité, mais il ne faudrait pas utiliser la reconnaissance de nullité comme la seule porte de sortie à proposer aux divorcés-remariés, comme semblent le dire les épiscopats africains (cf. mon blog sur la lavie.fr). On risquerait de déclarer un peu vite : « quand vous vous êtes dit oui, ce n’était pas vraiment un oui, vous ne saviez pas ce que vous faisiez ». Est-ci si évident ? Certaines propositions de nullité peuvent être perçues comme une forme de négationnisme par celles et ceux qui ont souffert de l’échec douloureux d’un amour qu’ils ont vécu comme vrai et responsable au début de leur engagement.
Un changement de méthode au Synode
Celui-ci n’est pas anodin. En mettant d’emblée les participants au travail dans des groupes linguistiques et en limitant les interventions publiques à 3 minutes, les organisateurs ont évité que des mentors soient à nouveau tentés d’encombrer les séances par une certain pression, comme cela a été le cas lors du synode précédent. Cependant, ces groupes sont composés d’au moins trente personnes ( ce qui est lourd à animer), et s’il y a des couples et des observateurs présents (généralement soigneusement sélectionnés), ceux-ci doivent passer par un membre offociel pour avoir la parole. Certaines de leurs interventions ont permis cependant de revenir à la réalité concrète vécue aujourd’hui par beaucoup de couples en situation difficile. J’ai été très engagé avec des couples en pastorale familiale durant des années en France et j’ai énormément appris à leur contact à propos du mariage. Cependant, j’estime que rien ne remplace l’expérience vécue d’un couple et d’une famille au quotidien confrontés aux défis du monde d’aujourd’hui. Qu’on le veuille ou non, les décisions qui vont concerner l’intimité de millions de couples dans le monde seront prises par des hommes célibataires d’un certain âge qui ont reçu un même modèle de formation cléricale. Il leur faut donc être plus humbles et plus à l’écoute que jamais. Heureusement que l’Esprit Saint nous surprend souvent. C’est pourquoi je reste confiant dans son action dans le cœur des participants au Synode et dans la sagesse du pape François.
De session en session
Vous savez qu’à côté de mon travail d’accueil des victimes à Bukavu, je poursuis mon engagement au service de mes confrères et de mes consœurs, tant à Rome qu’en Afrique. Je suis heureux de rendre ce service à tant de personnes engagées dans des conditions parfois très précaires. Je m’enrichis énormément de leur partage d’expérience et du témoignage de leur foi et de leur courage. Après une session sur la transition vers le troisième âge, je viens d’en commencer une autre sur de l’art de vieillir dans la confiance pour les 70-80 ans. A l’automne, les vieux arbres fruitiers donnent encore de beaux fruits ! De Rome je pars à Kinshasa pour deux modules, pour des religieux, l’un sur la différence culturelle en communauté et l’autre sur les effets de la mondialisation sur la vie consacrée. Je passerai ensuite à Goma pour une session sur l’interculturalité pour nos jeunes candidats avant de rejoindre enfin Bukavu. Je n’y resterai qu’une semaine, car j’irai ensuite donner une retraite au Mozambique. Ne vous inquiétez pas, je prends des temps de pause entre chaque session, car je suis aussi en route vers le troisième âge ! Je rends grâce d’avoir la santé de pouvoir continuer à vivre ces engagements passionnants, même si c’est parfois dans des contextes troublés en Afrique. A tous, je redis mon amitié et ma gratitude. Votre soutien spirituel, moral et matériel nous est si précieux. Bernard
Cours de couture au centre Nyota-Maison du partage de Bukavu, financé par Germes d’espérance.

Il a accueilli l’an dernier près de 300 jeunes filles pauvres ou victimes de la guerre.



lundi 7 septembre 2015

REINSERER DES JEUNES FILLES VICTIMES DE VIOLENCES ET D’ABANDON EN REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE DU CONGO
Le Centre Nyota- Maison du Partage  à Kadutu (Bukavu).
Le centre a été créé en 1986 par les Sœurs Dorothée de Cemo. Il est reconnu par les Œuvres sociales de l’archidiocèse de Bukavu et par l’Etat congolais.

L’objectif du centre : il s’agit de récupérer, encadrer et réinsérer des filles abandonnées, marginalisées  et désœuvrées qui n’ont pu être scolarisées. Il y a des « filles de la rue », des filles récupérées de la prostitution, des mamans célibataires. Plusieurs ont été victimes de violences sexuelles dans le cadre des conflits armés. L’âge varie entre 11 et 18 ans. En 2015, il y avait près de 300 jeunes accueillies et scolarisées durant la journée. Certaines avec leur enfant. La plupart restent chez un membre de leur famille élargie, une vingtaine sont dans des foyers d’accueil (auxquels il faut aussi donner une subvention).Un grand nombre de ces filles ont été traumatisées, soit au village lors des attaques des milices, soit dans des maisons de prostitution. On constate qu’à la suite de la banalisation des violences sexuelles par des hommes en uniforme jouissant de l’impunité, celles-ci se sont répandues en ville également, jusque dans la société civile.
Situation : Le centre a été pillé pendant la guerre de 1996. Il a alors été fermé.  L’année suivante, il a été rouvert par une laïque congolaise mère de famille nombreuse, Noella, qui y travaillait. Elle a elle-même 17 personnes à la maison et recueille parfois l’une ou l’autre fille sans foyer d’accueil. Noella gère le centre avec beaucoup de sérieux. Je collabore étroitement avec elle pour la gestion et le financement, ainsi que pour l’animation des enseignants, dans la mesure de mon temps libre. Je me charge aussi de trouver des bienfaiteurs et des subventions.
Services offerts: Le centre offre l’alphabétisation-conscientisation, la formation intellectuelle (les 6 années primaires en accéléré) et professionnelle (cuisine, coupe-couture, etc…).  en vue de les réinsérer dans la vie normale. Il fournit aussi de l’éducation morale et spirituelle ainsi que de la prévention contre les MST et une éducation à la sexualité positive. Il offre un micro-crédit ou un kit de réinsertion aux sortantes pour qu’elles aient une autonomie financière et ne retombent pas dans la rue ou la prostitution. Elles sont ensuite suivies pendant un certain temps. Ces jeunes filles recouvrent ainsi l’estime de soi et une place dans la société. Il emploie des animateurs et des enseignants  qui vivent difficilement avec un petit salaire mensuel.
Ressources :  Le centre ne reçoit aucune aide de l’Etat, ni du diocèse si ce n’est quelques locaux qu’il doit lui-même rénover et entretenir. Il s’autofinance en partie grâce à la vente des produits de la couture et de la cuisine. Le budget annuel est de plus de 20,000 US$, soit environ 20.000€. La mise en place de projets d’autofinancement (achat d’un champ de deux hectares pour du maraichage ainsi que de vingt vaches pour le lait et la reproduction) a  pour but, entre autres,  de relever le niveau de leur salaire. L’objectif est que le centre ne dépende plus d’aide extérieure pour les salaires (80-120 € par mois en moyenne pour un plein temps, pour une dizaine de personnes, soit actuellement un total de 1150 € par mois…) et les frais de réinsertions des jeunes à la fin de la scolarité. Il n’est actuellement autofinancé qu’à 20% car ces deux projets ont commencé il y a deux ans seulement. Le financement est assuré principalement par des dons des amis, surtout d’Europe, solidaires du projet.
Père Bernard Ugeux M.Afr. Le 7 septembre 2015
bernard.ugeux@gmail.com.


Une classe du centre Nyota

A PROPOS DU FOYER EKABANA A BUKAVU



Seul l’amour est digne de foi.

L’orage tropical se déchaîne sur la ville au moment où, dans l’obscurité, les neuf fillettes se faufilent dans la maisonnette qui vient de s’ouvrir à elles. En haillons, sales, certaines dévorées par la galle, elles vont enfin pouvoir dormir ailleurs que sous un arbre ou dans une carcasse de voiture. Cela fait combien de temps qu’elles ont été chassées de la maison familiale, accusées de sorcellerie ? parfois des mois… Les unes, parce que la nouvelle épouse de leur papa ne veut plus d’elle. Une d’entre elles est accusée d’avoir provoqué les fausses couches de la seconde épouse. Une autre de l’anémie de sa tante… Mais, en réalité, c’est bien souvent parce que la misère est telle à la maison qu’on ne peut ou ne veut plus les nourrir et les loger, surtout si elles viennent d’un  autre lit. Enfin ! Aujourd’hui, elles passeront la nuit au sec, même si le confort est relatif avec de simples couvertures qui recouvrent le ciment.

Par quel hasard échouent-elles ce soir là dans ce gîte providentiel ? C’est d’abord grâce à des animatrices d’un centre pour enfants de la rue qui faisaient une enquête sur les garçons abandonnés. Elles ont alors découvert qu’il y avait aussi des fillettes qui avaient été chassées de leur foyer, accusées de sorcellerie. Certaines étaient passées par  des « chambres de prière » où un pasteur les obligeaient à rester enfermées seules dans une chambrette, durant de nombreux jours, sans manger ni boire, les amenant régulièrement pour de bruyants rituels de guérison ou de dépossession dont ils ont le secret. Terrorisées, quelques unes ont réussi à s’enfuir et se sont retrouvées dans les terrains vagues et les détritus de la cité.  Touchées par ces témoignages, les jeunes enquêtrices apportèrent leur rapport au responsable, décidées à venir en aide à ces petites abandonnées. Mais il n’en était pas question.

« Pas de sorcières dans notre centre ! », déclare celui-ci, qui tient à sa réputation. Les animatrices sont atterrées. Elles apprennent alors qu’une personne s’occupe de handicapés et est particulièrement accueillante. C’est ainsi qu’elles viennent plaider la cause des petites auprès de N., une assistante sociale appartenant à un institut séculier,  qui est bien embarrassée. Comment les accueillir ? Celle-ci réalise soudain que la maisonnette qu’elle vient de recevoir pour commencer un secrétariat public avec des handicapés pourrait les accueillir au moins pour quelques jours. Elle se dit : « puisque j’ai cette clé en poche au moment où les enfants me sont amenées, je ne puis refuser ». Mais elle exige que deux animateurs les accompagnent car elle ne peut assurer la permanence. Elle est surtout préoccupée des réactions du voisinage si on sait que des « sorcières » sont hébergées dans le quartier. Est-ce un signe du ciel ? Au même moment arrivent dans la ville un grand nombre d’enfants non-accompagnés qui proviennent de l’autre côté du lac, où la ville vient d’être en partie ravagée par un volcan en irruption. Les petites seront donc assimilées à ces enfants non accompagnés. Pourtant, à ce moment, N. se demande si c’est vraiment à elle d’assumer ses enfants, car elle a d’autres engagements dans un centre social et vis-à-vis des handicapés.

Elle cherche un signe car elle n’a pas actuellement les moyens de les prendre en charge. Or voici que quelques jours après, elle reçoit un gros colis d’Italie remplis de vêtements, de pyjamas et de chaussures pour fillettes… Elle considère alors qu’elle a reçu sa réponse et décide de s’investir à plein temps dans l’aventure. Quelques handicapés sont aussi engagés pour certains services au foyer naissant. Ils deviennent vite nécessaires car, en peu de temps, les 6 copines de celles qui étaient arrivées chez N. ont retrouvé leurs traces et demandent aussi l’asile. Après deux mois, elles sont plus de vingt, pas toutes accusées de sorcellerie. Certaines ont été battues et chassées de la maison sans motif sérieux, d’autres ont été violées et ont besoin d’être reconstruites… On sait qu’une enfant battu par un adulte pense que c’est de sa faute. Aujourd’hui, 8 ans après, le foyer accueille 37 enfants pour une durée parfois de plusieurs  années, le temps pour elles de retrouver un nouvel équilibre et, pour les familles, d’accepter une médiation progressive afin de les réinsérer dans leur milieu. 70 filles sont retournées en famille, certaines sont encore aidées pour leur scolarisation. Mais il y a aussi 600 autres fillettes qui ont été repérées par les animateurs et qui ont besoin d’aller à l’école.

Grâce aux comités de vigilance créés dans les paroisses, elles ont été enregistrées et en partie prises en charge afin d’être scolarisées (l’enseignement primaire est payant dans ce pays !). Cette action s’est accompagnée de campagnes de sensibilisation des parents à propos des violences enfantines. On leur rappelle que le fait d'accuser une personne de sorcellerie est punissable par la loi. Quant aux aînées qui ont terminé leur scolarisation, un cours de coupe couture et la fourniture, à la fin de l’année, d’une machine à coudre aux plus investies d’entre elles, leur évitent de retourner à la rue (et parfois à la prostitution ; un tiers sont des mamans célibataires). Enfin, puisque la cause de ces drames est la pauvreté, les familles de ses enfants qui sont sans revenus reçoivent des instruments aratoires pour  cultiver un lopin de terre, améliorer leur subsistance et acquérir une nouvelle autonomie…

Faut-il dire que tout cela ne se fait pas sans une détermination et une espérance dont N. ne se départit pas ? Avec très peu de moyens, et uniquement l’aide d’amis africains et européens, elle s’active à faire fonctionner ce foyer au jour le jour avec une équipe de jeunes animateurs… La plus belle récompense ? Le retour à la maison quand c’est possible… En attendant, ce sont les rires et la joie des enfants quand on s’approche du foyer, même si certaines restent encore fragiles… Mais elles s’essaient tout doucement à commencer un chemin de pardon… Nous les prenons par la main. J’écris ton nom « Espérance ».









Situation humanitaire à l’Est de la RDC, des milliers des victimes prennent refuges au Burundi.

Source photo : mediacongo.net Guerre dans l’Est de la RDC, plus des 17 853 victimes venant d’Uvira, Walungu, Bukavu, Sake, Kamanyola, Minova...