jeudi 29 septembre 2016

Lettre N°27, du 27 septembre 2016


Chères amies, chers amis,



Me voici à nouveau à Rome où l’automne revêt de sa lumière dorée les parcs et les fontaines qui ajoutent leur charme aux nombreux monuments historiques qui embellissent cette ville.

Comme chaque année, j’anime les deux sessions organisées au profit des confrères et consœurs qui sont soit en transition vers le troisième âge, soit comptent déjà parmi les Séniors. Un temps de relecture de leur histoire, sous le regard bienveillant du Seigneur, leur permet de faire le point sur leur vie passée et actuelle. Or, ce qui n’est pas intégré à cet âge peut être désintégrant et empêcher de trouver la sérénité dans cette période de fragilisation et de nouvelles découvertes. Chaque année je suis frappé par l’investissement des participants et par la joie qui en découle.

Je ne suis pas pour autant à l’abri des soucis du Congo, puisque hier notre Président de la République, Joseph Kabila, a rencontré le pape François comme il le souhaitait depuis un certain temps. Il aurait peut-être pu prévoir que ce serait une date risquée puisque la semaine dernière il y a eu d’importantes émeutes à Kinshasa (avec la mort d’une soixantaine de victimes sans compter les blessés et les destructions) car il n’avait pas convoqué les élections présidentielles à la date prévue. L’ONU dénonce une violence disproportionnée dans la répression. En outre, la Constitution ne lui permet pas de se représenter une troisième fois, mais il reste silencieux sur ce point. Le pape lui en a-t-il parlé ? Nous attendons de voir la suite.

Quelques jours plus tard, un tremblement de terre (4,8 sur l’échelle de Richter) a secoué plusieurs fois ma ville de résidence, Bukavu, dans l’est du pays. Il y a eu six morts et des dégâts matériels dont je ne connais pas encore l’amplitude. Je reste en contact étroit avec les personnes soutenues par Germes d’espérance et je sais que la maison à étage que nous avons construite l’an dernier pour des enfants abandonnés, grâce à vous, est restée intacte. Mai à l’heure où je vous écris on parle de nouvelles secousses.

Pour le moment, c’est la rentrée scolaire qui est un casse-tête pour les parents puisque l’enseignement est officiellement gratuit mais il est obligatoire que les parents payent les frais scolaires. Comme ils ont tous des familles nombreuses… Notre réseau assume les frais scolaires de nombreux enfants



Avant de reprendre mes activités dans la ville éternelle, j’ai pu prendre des vacances en France et en Suisse qui m’ont fait beaucoup de bien. Tout d’abord, malgré mes 70 ans, les contrôles médicaux sont bons et je suis apte pour le service en Afrique encore pour un certain temps. J’ai pu le vérifier à l’occasion d’une semaine de marche dans les Alpes au-dessus du Grand Bornand avec un ami très cher. Ce passage en France fut aussi l’occasion de rencontrer un certain nombre d’amis et de présenter nos activités lors d’une sympathique soirée toulousaine. J’ai aussi eu la joie de rencontrer quatre communautés monastiques qui nous portent dans leur prière : les trappistes de Tamié, les bénédictines de Venière, les carmélites de Plappeville (Metz) et de Marienthal. Leur fraternelle hospitalité m’a beaucoup touché de même qu’ils ont pu approcher de plus près nos activités grâce aux vidéos que je leur ai présentées. Rien de tels que des visages pour porter la prière d’intercession.

A côté de mon travail d’accueil et de réintégration des personnes victimes de traumatisme au Kivu, je continue mes tournées de formation aussi bien dans mon diocèse que dans différents pays d’Afrique. Parmi ces formations, il y a, par exemple, deux modules que je donne au Centre spirituel de Mbudi, à Kinshasa, et ailleurs, qui propose une session de trois mois pour des personnes qui vivent le passage (appelé parfois crise, c’est selon) du milieu de la vie. En dehors de l’accompagnement individuel et de différentes approches d’ordre psychologiques, des modules sur des questions actuelles sont proposés. Les miens portent sur « vivre l’interculturalité au quotidien » et sur « l’impact de la mondialisation sur la vie religieuse », avec une référence aux médias sociaux. Le premier module veut prendre en compte la grande diversité culturelle qui se rencontre dans les communautés religieuses. Les différences peuvent provenir de l’origine des membres (continent, pays, ethnie…) ou bien des générations. En effet, grandes sont les différences entre des jeunes qui prononcent leurs premiers vœux et les anciens ou anciennes. Elles concernent presque tous les domaines de la vie communautaire : le rapport au pouvoir, à l’argent, à la famille, aux études, au temps (ponctualité), aux communications sociales, aux loisirs, aux déplacements… Tous ces domaines peuvent être la cause de frictions, de tensions et au mieux de négociations. Le défi est de permettre à chacun de vivre pleinement son identité sociale et culturelle dans le respect de l’altérité. Ce qui implique d’accepter de mettre en question certains aspects de sa culture et de considérer la différence comme une source de richesse plutôt que comme une menace pour son identité ou sa liberté. Cela demande une ouverture du cœur et une vie fraternelle où on prend le temps de s’écouter. Heureusement que le temps est passé où l’on définissait une famille heureuse ou une communauté réussie par l’absence de conflit. Aujourd’hui, on reconnaît que la réussite d’une vie commune repose plutôt sur la capacité de gérer le conflit et de le transformer en source de croissance pour la communauté. Certes, il y a conflit et conflit, et certains peuvent se régler par le simple bon sens et un minimum de bienveillance. Mais il y a des conflits qui touchent des questions de fond, comme les domaines que je viens de citer auxquels on peut ajouter la conception de la prière, des engagements apostoliques ou des exigences communautaires. C’est pourquoi chaque communauté est invitée à rédiger un projet communautaire à l’élaboration duquel tous, toutes, participent et qu’ils s’engagent à mettre en pratique. C’est un cadre privilégié pour aborder les conflits quand ceux-ci sont importants ou lors des évaluations du projet. En écrivant ceci, je suis bien conscient que la même problématique peut se rencontrer dans une entreprise ou dans une famille. Il n’existe pas de famille sans conflit, particulièrement quand les enfants deviennent des ados ou quand les parents traversent l’étape du milieu de la vie, par exemple. Ou quand ils arrivent au troisième âge et doivent revisiter leur histoire et se fixer de nouvelles priorités. On ne cessera jamais d’avoir besoin de prendre le temps de se parler ! Et cela est une décision…

Quant à la session sur la mondialisation, elle constate que celle-ci est souvent vécue en Afrique comme une agression, à cause de la façon dont ce continent est marginalisé par rapport aux flux financiers ou digne d’intérêt que dans la mesure où il y a des matières premières à piller ou des grands espaces à exploiter pour l’agrobusiness, dont les biocarburants. De même que des Eglises d’Afrique sont effrayées par les évolutions par rapport au mariage et à la bioéthique. Se sentant menacés dans leurs valeurs traditionnelles, des responsables ecclésiastiques font parfois preuve d’une inquiétante rigidité, surtout quand le Pape François appelle à la fin du cléricalisme et des « évêques d’aéroport » (cf. le prurit de la célébration des jubilés de tous ordres…). Les défis pour les Eglises d’Afrique comme pour les Etats africains sont énormes car ils ont l’impression d’être face à un rouleau compresseur… D’où l’intérêt de communautés interculturelles où, à cette échelle déjà, la différence peut être discernée et reconnue de façon bienveillante et critique… Mais n’est-ce pas aussi un défi pour les occidentaux ? Il me semble que dans ce domaine-là aussi nous avons besoin de nous entraider…


Et MERCI à vous qui nous soutenez fidèlement !
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Détente au centre Ekabana

mardi 21 juin 2016

Lettre de la savane n°26 de juin 2016

Cher(e)s, ami(e)s,

C’est avec des notes optimistes que je vous envoie cette nouvelle Lettre qui vous rejoint à la naissance de l’été dans votre hémisphère. Qu’il soit une occasion de repos, de détente au cœur d’une morosité ambiante qui semble s’enraciner chez vous. Nous suivons les soubresauts de Trump, du Brexit et de vos guérillas urbaines grâce à nos antennes paraboliques.


Un fécond Chapitre Général

Je viens de rentrer de Rome où j’ai eu l’occasion de participer à notre Chapitre Général du 13 mai au 13 juin en tant qu’animateur spirituel. Notre Chapitre réunit tous les six ans des représentants de la hiérarchie de la Société ainsi que des membres élus, en majorité, afin de faire le point sur la mission de notre Société. Ils étaient quarante-quatre délégués de quatre continents et d’une moyenne d’âge bien plus jeune que celle de l’ensemble de notre congrégation. Place aux jeunes !


Ce fut un temps riche en fraternité et en réflexion communautaire. Il concernait le bilan de notre travail missionnaire de ces six dernières années et les défis qui nous attendent pour les six prochaines… Ce qui est assez ambitieux vu la vitesse avec laquelle le monde, L’Église et notre propre Société changent ! Mais il nous faut rester attentif aux signes des temps et tâcher de les discerner. Quant au bilan, il a été réalisé dans le cadre d’une méthodologie appelée de « discernement appréciatif ». L’objectif était de construire l’avenir à partir d’un regard positif sur les meilleures réalisations du passé et du présent. Et celles-ci sont nombreuses et riches comme le reflétait le rapport du Conseil général sortant. Il y a beaucoup de raisons de rendre grâces malgré les inévitables imperfections. Plutôt que de recenser les problèmes récurrents qui nous alourdissent depuis pas mal d’années, nous avons considéré ce qui a été fécond et positif, lorsque nous étions le plus à la hauteur de notre vocation et de notre charisme, en vue d’exploiter ce capital pour aller plus loin et plus profond dans la poursuite de notre mission. Cela est d’autant plus important que nous vivons de multiples transitions au sein desquelles il est délicat de maintenir le cap. Je ne parle pas des défis stimulants et parfois inquiétants de la mondialisation, ni des étonnements de notre Église qui se fait bousculer par un Pape qui dérange car il prend l’Évangile au sérieux et est cohérent dans sa façon de le mettre en pratique. Mais de la transition que nous vivons dans notre Société entre, d’un côté un nombre décroissant mais toujours majoritaire de missionnaires d’origine occidentale, qui vieillissent rapidement alors qu’ils ont souvent encore pas mal de pouvoir. Et de l’autre un nombre croissant de jeunes confrères qui viennent d’Afrique (et certains d’Asie et d’Amérique du Sud) qui font leurs premières expériences de prises de responsabilité dans une Afrique en profonde mutation. Et enfin, l’espérance et le défi que représentent près de 500 jeunes en formation pour une Société missionnaire qui compte moins de 1200 membres d’un âge moyen élevé.

Un nouveau Conseil général

Une des expressions de cette transition est l’élection du nouveau Conseil général de cinq membres dont le Supérieur général est un de mes anciens étudiants à Toulouse, le Père Stan Lubungo, Zambien, entouré d’une équipe qui a une moyenne d’âge de près de 50 ans. Sa composition me réjouit car les confrères élus sont des hommes qui ont de l’expérience – même jeunes !, et de la sagesse – qui n’attend pas le nombre des années. Ils sont issus de trois continents sur quatre. Ils ont pour tâche de mettre en pratique ce que nous avons décidé pour l’avenir sous la forme d’une série de plans stratégiques qui allient espérance et propositions concrètes. Il y est question de la vie spirituelle, de la vie communautaire, de la formation initiale et permanente (dont je suis responsable avec une équipe), de la gestion financière et de la formation de bons gestionnaires, de nos engagements humains et missionnaires.

Des défis à relever

Notre mission concerne plusieurs domaines sensibles, en dehors ou dans le cadre des paroisses, où les enjeux sont de plus en plus cruciaux dans le monde d’aujourd’hui. Il y a l’engagement pour la justice et la paix alors que nous travaillons souvent dans des zones marquées par la violence, tant en Afrique qu’au sein de populations africaines vivant hors d’Afrique. Il y a ensuite la rencontre et le dialogue, prioritairement avec les musulmans et l’islam – que l’islamisme a corrompu – ainsi qu’avec les religions traditionnelles africaines, les autres dénominations chrétiennes (avec une efflorescence d’« églises » syncrétistes sectaires), ainsi que les milieux laïcs et athées, attirés par certaines évolutions éthiques problématiques d’Occident, etc. A cela s’ajoute un espace auquel nous attachons de plus en plus d’importance, celui des médias et des réseaux sociaux qui envahissent l’Afrique pour le meilleur et, souvent, pour le pire (contenu de l’information souvent manipulé par les États et médiocrité des programmes, dont certains posent des problèmes éthiques). Nous avons aussi considéré le défi des migrants en Afrique même et ailleurs, où tant d’Africains ont besoin d’être accueillis par des gens qui connaissent leur culture. Et aussi les personnes laissées pour compte que le Pape François appelle les « périphéries existentielles ». C’est là que l’on retrouve les victimes des violences dont je m’occupe à Bukavu avec votre soutien si précieux. J’ajouterais un dernier domaine dont il a été beaucoup question ces derniers temps dans L’Église : la protection des personnes vulnérables. A la demande du Vatican, dans tous nos secteurs géographiques, il existe un confrère délégué à ce domaine. Or j’ai été sollicité pour participer à leur formation avec le confrère qui s’y est spécialisé, Stéphane Joulain, Français. Je collaborerai avec lui tout prochainement à l’animation de sessions pour ces confrères dans le cadre d’un programme créé par les Jésuites de la Faculté de Psychologie de l’Université Pontificale Grégorienne (Rome). Il s’agit de présenter les enjeux, les contextes, des outils de discernement et d’intervention sur différents plans : anthropologique, psychologique, canonique, etc. Ce programme est stimulant et j’ai hâte de l’expérimenter prochainement à Nairobi.

D’autres « notes optimistes »

Je n’ai pas l’intention de concurrencer l’année jubilaire de la miséricorde, mais j’ai eu l’occasion de jubiler et rendre grâce au Seigneur pour deux anniversaires qui m’ont tenu à cœur. Il y a eu tout d’abord mes 70 ans, le 19 mai. J'ai rendu grâce pour le don de la vie et pour mes parents et ma famille. J'ai aussi remercié pour tout l'amour que j'ai reçu à profusion durant ma vie et que j'essaie de partager là où je suis missionnaire. J’ai aussi voulu remercier vie Facebook tous celles et ceux qui ont été proches de moi dans les épreuves et demander pardon à celles et ceux que j'ai pu blesser un jour. J’ai reçu beaucoup de beaux messages alors que j’étais à Rome pour notre Chapitre.

Et puis il y a eu hier, la célébration de mes 40 ans d’ordination. C’était à la Paroisse du Précieux Sang à Uccle (Bruxelles). En cette époque contestataire j’avais eu l’audace de proposer à l’évêque (le Recteur de l’Université de Louvain) de présenter un témoignage plutôt que son homélie. Cela a dû l’arranger ou lui a plu car il a accepté sans problème. J’avais osé dire ce jour-là : « Je crois que Dieu est assez grand pour combler la vie d’un homme ». Après 40 ans, je dirais : « Je sais que Dieu est assez grand pour combler la vie d’un homme », et ce malgré toutes les épreuves ainsi que les balbutiements de la foi. Je suis heureux d’être prêtre, missionnaire et de travailler en Afrique dans une zone sinistrée par la violence endémique. Car c’est là aussi que se déploie le plus de solidarité et que se révèle ce qu’il y a de plus profond dans un cœur humain : la capacité d’aimer et d’être bon. Je rends donc grâce à Dieu pour ce lieu exposé à la beauté comme à la laideur, mais où la foi dans la vie et en Dieu l’emporte.

Enfin, si je puis mener des projets ici à Bukavu, auprès des « périphéries existentielles » à côté de mon travail de formateur, c’est parce qu’il y a des amis comme vous qui croient dans ce que nous faisons et sont prêts à renoncer à certains plaisir (et parfois à bien plus !) pour offrir un avenir aux oubliés de l’histoire. Merci donc encore de tout cœur de me donner la joie de faire naître tant de sourires sur les lèvres et dans les yeux de celles et ceux auprès desquels je suis engagé avec vous. A vous de tout cœur, avec gratitude, Bernard

 Wivine qui a pris en charge frères et sœur

vendredi 25 mars 2016

Lettre de la savane n°25 du 25 mars 2016





Cher(e)s, ami(e)s,

Vendredi Saint

Je vous écris un Vendredi Saint, une fois n’est pas coutume. Pour les chrétiens, ce jour rappelle non seulement que le Christ a été victime d’un faux procès, torturé et assassiné (« Le premier qui dit la vérité doit être exécuté » chantait Guy Béart), mais aussi qu’il y a encore aujourd’hui des millions de personnes qui sont victimes d’injustice, de violence, d’exclusion sociale, etc. Bruxelles, ma ville natale, vient d’être touchée à son tour par la violence aveugle. Je passe régulièrement par cet aéroport que je connais bien et cela m’a fait mal pour les victimes et pour leurs proches, pour ma ville et mon pays. Tout le monde est en état de choc. C’est quand on est touché dans sa propre chair qu’on prend conscience de ce que c’est d’être exposé à la violence alors qu’on croit vivre dans la sécurité. L’Occident découvre cette terrible réalité : dorénavant il n’est plus un petit paradis de bien être et de sécurité (pour beaucoup) dans un océan d’injustice et de pauvreté. Lui aussi est exposé à ce mal, comme on l’a vu aussi à Paris et ailleurs dans les capitales d’Afrique,…et tout le monde se demande à qui le tour

Ici en RDC, nous n’avons pas été épargnés non plus ces jours-ci, à une plus petite échelle, et dans un contexte où c’est facilement banalisé. Il y a quelques jours l’aumônerie de l’hôpital de la Fomulac, qui a longtemps travaillé avec l’Université de Louvain, a été attaquée par des hommes armés. Il n’y a pas eu de victime parmi les prêtres mais il s’en fallu de peu. Quelques jours après, un prêtre du diocèse de Goma, de l’autre côté du lac Kivu, a été criblé de balles alors qu’il allait célébrer la messe dans un village. C’est la seconde fois que cela leur arrive dans cette paroisse. Et l’attaque la plus récente est celle d’un prêtre assompsionniste, du diocèse de Beni, un peu plus au nord, qui a été assassiné car il tenait un site web qui dénonçait des exécutions et des massacres qui se poursuivent et qu’il attribuait aux autorités elles-mêmes. On reste d’ailleurs toujours sans nouvelle de ses trois confrères, enlevés il y a trois ans, on ne sait par qui. Ici, je me limite au clergé, pour une fois, mais pour le reste massacres, déplacements de population et parfois mutilations se poursuivent dans l’Est de la RDC (voir la Radio Okapi soutenue entre autres pas l’ONU: www.radiookapi.net/)

Mais il y a l’Espérance

Ce qui est beau, c’est d’une part, tous ces gestes de solidarité, d’entraide, de soutien mutuel qui éclosent quand le mal se déchaîne. On l’a vu à Paris, maintenant à Bruxelles, et ailleurs. En outre, je suis frappé par la façon dont des sociétés dites laïques ressentent le besoin de ritualiser leur chagrin et leur deuil, que ce soit sur les réseaux sociaux ou en se retrouvant sur une grand place symbolique pour y déposer bougies, fleurs, messages et inscrire leur émotions et leurs espoirs sur le sol et les murs. Le cœur de la ville se mue pour un temps en sanctuaire et la fraternité et la détermination de continuer à vivre s’affichent clairement. Enfin, ce qui se passe aujourd’hui comme violence sur le plan mondial encourage certains à s’interroger sur leurs causes profondes et ils commencent à découvrir les injustices structurelles dont nous sommes complices sans en être toujours conscients. C’est un grand progrès au niveau de la prise de conscience globale. Malheureusement, il y en aura toujours qui instrumentaliseront les fanatismes pour recommencer des guerres de religion.

Merci pour votre proximité

Pâques est tout proche, et c’est un grand moment d’espérance et de célébration, de communion dans la prière au-delà des lacs et des océans. Ici, c’est la grande mobilisation liturgique ! Je voudrais vous redire à quel point votre soutien affectif, moral et financier me, nous font du bien. Même si vous ne réagissez pas tous par écrit à mes circulaires, je reçois souvent des signes que vous les lisez, entre autres quand je suis en vacances, et pour certains à travers un partage matériel. Je crois beaucoup aussi au soutien de la prière quand on est en première ligne face au mal et au mépris permanent des droits humains, surtout ceux des femmes et des enfants. Parmi ceux qui, nombreux parmi vous, nous soutiennent par la prière, je voudrais évoquer pour la première fois le soutien de la prière monastique. Ma famille a été marquée par des moines et des moniales que j’ai côtoyés depuis mon enfance et qui n’ont pas été sans influence sur ma vocation. Moi-même, je prends chaque mois un temps de désert dans un monastère. Cela crée des liens très forts. Alors j’aimerais dire publiquement merci à ces monastères que je cite ici : dans la tradition bénédictine : Venière et En Calcat en France, pour la tradition carmélitaine : les carmels de Plappeville (Metz), Marienthal et Bukavu, pour la trappe : les trappistines de Murhesa (Bukavu), les trappistes de St Marie du Désert (Toulouse) et de Tamié (Haute-Savoie). J’en oublie sans doute. Ils nous aident à vivre autant que possible une tension féconde entre mission et contemplation.

Aimer et éduquer

Je suis frappé ces derniers temps, par l’importance d’une forme d’éducation permanente des personnes que j’aide et soutiens ici à Bukavu. J’y fais allusion dans mon petit livre sur la compassion. A côté du soutien à des institutions qui ont un cadre précis (comme les centres Nyota et Ek’abana qui accueillent les victimes des violences), je m’occupe d’un certain nombre de familles monoparentales victimes du massacre des parents ou de la misère qui les a jetées dans la rue. Certaines de ces familles sont dirigées par ce que j’appelle les « grandes sœurs », dont un certain nombre se sont échappées d’un long séjour comme esclaves sexuelles parmi les milices de tout bord. Ce sont donc des personnes très vulnérables sur les plans affectif, social et économique. Certaines jeunes femmes sont engagées dans un lent processus de résilience qui demande proximité et patience. Elles sont cependant contraintes par la nécessité à assumer les tâches et décisions d’une responsable de famille. Or, il y a des moments où les problèmes de santé, les conflits locaux, les dérapages économiques les confrontent à de nouvelles fragilisations. C’est là qu’elles attendent de moi une grande disponibilité, tant sur le plan affectif et spirituel que matériel. Il me faut alors, d’un côté, les sécuriser (c’est ce qui doit être maintenu à tout prix pour que la résilience se poursuive) et d’un autre, les responsabiliser afin qu’elles acquièrent progressivement leur autonomie. Il y a aussi à les éduquer dans des domaines comme la gestion de leur microcrédit, la prévention (eau, moustiquaire et surtout intervenir à temps quand un enfant tombe malade), les problèmes rencontrés à l’école ou avec des gens qui sont jaloux de l’aide qu’elles reçoivent, etc. Il y a là tout un jeu de transfert et de contre-transfert dont je suis bien conscient. Dans ces familles, il n’y a pas d’homme adulte, souvent elles sont coupées de leur famille et orphelines de guerre. Certaines ont vu leur père assassiné sous leurs yeux. Alors, je deviens le père, et elles me le répètent, comme un appel : « parce que tu es mon père tu ne peux me laisser tomber ». De mon côté, il me faut les rassurer que je ne les laisserai pas tomber, mais que je suis aussi le « père » de beaucoup d’autres personnes, et que je ne resterai pas éternellement à cet endroit. Tout cela doit être fait avec délicatesse afin d’assurer cette juste distance qui favorise sécurité et autonomie. C’est pourquoi je travaille avec une équipe. Ce qui me touche le plus c’est leur grande confiance, même si je découvre parfois que certaines ne me disent pas toute la vérité. Mais c’est une relation constructive qui me nourrit aussi, et me dépouille, car cela demande une disponibilité presque totale en même temps qu’une grand liberté intérieure. Toit cela, pour moi, illustre ce que j’appelle la compassion. Ce n’est pas seulement de l’empathie ou de l’assistance, c’est de la compassion où la dimension religieuse est très présente (car leur vrai Père, c’est Dieu) ainsi qu’un amour aussi gratuit que possible. 


Belle fête de Pâques, Bernard.


jeudi 31 décembre 2015

Lettre de la savane n°24 du 31 décembre 2015



Cher(e)s, ami(e)s,

Nous voici à la veille d’une nouvelle année et les vœux circulent à grande vitesse sur la Toile pour nous redire les uns aux autres que nous espérons que la prochaine année sera différente – meilleure ? « moins pire » ? - que la précédente. Cet espoir – et pour beaucoup cette espérance – semble chevillé à nos cœurs et à nos corps bien qu’une fois de plus nous terminions une année avec des bruits de bottes et de guerres qui envahissent nos écrans …plus que des récits et des photos qui apporteraient paix, confiance et courage pour l’avenir… mais auraient moins d’audimat. La France est d’autant plus pantelante que cette fois-ci, les visions d’horreur provenaient de la capitale plutôt que du Soudan, de la Syrie ou du Burundi qui continuent à sembler si loin… Et même si le nombre de victimes dans ces pays est sans commune mesure avec celles de Paris. Ce n’est d’ailleurs par le nombre de victimes qui importe mais la façon dont cela s’est passé. Le fait que cette violence aveugle ait touché des proches ou concerné des coins de Paris où n’importe qui d’entre nous aurait pu se trouver pour un sympathique moment de détente entre amis a effrayé. C’est le sentiment de surprise et d’insécurité qui en a découlé qui a pesé.

Ce qui est plus gênant c’est l’exploitation de ce sentiment d’insécurité pour inaugurer ou renforcer un nouvel « axe du mal » - même si l’expression n’est pas employée. Pourtant on se situe bien dans la même logique que celle du 11 septembre où ce sont les armes et les coalitions qui ont répondu à l’émotion… ce qui a à l’époque entraîné le Proche Orient dans la déstabilisation insurmontable que nous connaissons maintenant et dont les actes terroristes sont un produit.

J’ai l’impression que ce choc tragique a favorisé une certaine « mondialisation » de la prise de conscience civique par rapport au désordre mondial qui domine notre planète depuis plusieurs décennies. L’arrivée des migrants a aussi encouragé cet élargissement de conscience et je me réjouis de voir que, dans les deux cas, un nombre croissant de personnes semblent avoir compris que si elles ne sont pas un élément de la solution elles sont un élément du problème. Il n’est plus possible de rester neutres et spectateurs comme quand tout cela avait des aspects exotiques. Et la solution n’est évidemment pas de se laisser charmer par les extrémismes xénophobes pour qui tout est bon pour obtenir des voix. La mobilisation actuelle est encourageante et j’espère qu’elle ne sera pas éphémère.

Mais cette année n’est pas seulement celle de ces attentats – et des multiples violences qui se poursuivent un peu partout dans le monde, comme dans mon pays depuis 20 ans. Il y a eu de grands signes d’espérance, comme la COP21 qui a, malgré toutes ses insuffisances, a vu une mobilisation citoyenne sans précédent pour le climat dans la droite ligne d’un document qui fait date : Laudato Si du Pape François. Il y a eu également le second synode sur la famille où celui-ci a pris le risque de laisser s’exprimer les différents courants qui s’affrontent depuis longtemps sur la famille. Le choix qu’il y fait de la miséricorde se poursuit dans ce grand mouvement de l’année jubilaire de la Miséricorde où il invite à répondre à l’injustice et au désordre globalisés par une miséricorde qui – il l’a clairement précisé – n’exclut pas la justice, mais la dépasse par la compassion. Il ne s’est pas contenté de le dire, il l’a mis en acte dans une visite en Afrique où, en RCA, il a carrément mis sa vie en danger au nom de l’appel à la réconciliation dans un pays où l’islam et les extrémistes chrétiens sont prêts à tout. J’en ferais bien mon « homme de l’année 2015 » même si je n’ai jamais été papolâtre. Mais c’est bien lui qui nourrit mon espérance et qui est capable de mobiliser bien au-delà des limites visibles de l’Eglise. Il y a aussi eu, en positif, la victoire sur le virus Ebola, un accord sur le nucléaire iranien, un début de lutte contre les fraudes fiscales des multinationales à travers leurs filiales…

C’est pour cela que j’écrivais récemment sur mon blog que, même si je suis convaincu que le terrorisme est une réalité avec laquelle il va falloir apprendre à vivre tout en cherchant à le canaliser le mieux possible, mon cœur reste dans l’espérance … Car il y a aussi, à un tout autre niveau, des gestes de bonté et de solidarité, des engagements courageux pour la justice où des associations civiles comme des groupes d’Eglise ou appartenant à d’autres religions se mobilisent pour créer des alternatives aux dysfonctionnements sociaux et écologiques de notre planète. Et là la Toile est pour nous une occasion privilégiée d’être en contact avec un foisonnement d’initiatives qui montre une créativité extraordinaire dans le monde entier. Que ce soit des réseaux comme Avast ou V-day dont j’ai déjà parlé, du Conseil Œcuménique des Eglises ou des instituts missionnaires, des groupements citoyens qui créent des opportunités pour les exclus partout sur la planète. Certains n’aiment pas Facebook, et il faut dire que les photos de chatons ou du dernier restau de l’été semblent leur donner raison, mais les gens qui sont devenus mes « amis » m’apportent régulièrement une moisson d’événements et d’actions constructives que je m’empresse de diffuser et qui donnent beaucoup de courage aux fourmis qui s’affairent sur le terrain avec un sentiment de si grande précarité.

Cependant, la situation politique dans la région des Grands Lacs reste préoccupante. Elle est dominée par la volonté de certains (tous ?) les chefs d’Etat de modifier la constitution pour obtenir un troisième mandat. Quelque soit la méthode employée, il y a toujours des risques de dérapages dont l’exemple le plus récent et le plus tragique est le Burundi pourrait sombrer dans la guerre civile. Pour la R.D. du Congo, le président ne s’est pas encore prononcé mais des ONG nationales et internationales de défense des droits humains dénoncent une augmentation sensible d’atteintes aux libertés publiques. Ceci est démenti par les autorités, mais la tension est palpable. L’année 2016 est une année à multiples élections et la Conférence épiscopale du Congo s’est engagée dans un travail de concertation en vue, entre autres, d’éviter des affrontements sanglants. L’avenir nous le dira, mais il est parfois difficile d’être optimiste quand on voit ce qui se passe chez nos voisins.

Quant aux actions que mène Germes d’espérance à Bukavu, elles se poursuivent grâce à votre fidélité, et c’est un des aspects de la générosité discrète que je soulignais plus haut. Cette année 2015 a été exceptionnelle car il a fallu doubler le montant des aides pour construir une maison d’accueil pour une quarantaine d’enfants abandonnés. La maison est terminée et solide (elle a bien encaissé la dernière secousse sismique) et est opérationnelle. Quant au Centre Nyota, il accueille actuellement 272 jeunes filles en rupture (pour cause de pauvreté, violences sexuelles ou prostitution, certaines sont mamans célibataires) et l’esprit y est excellent. Je continue à accompagner et à former le personnel qui est d’un dévouement admirable. Vous pouvez obtenir le bilan des activités de Germes d’Espérance pour cette année auprès de Bruno Vaillant b.vaillant@gmail.com Merci de tout cœur à toutes et à tous ! Je voudrais terminer sur une note plus joyeuse : en 2016 je vais fêter mes 70 ans et mes 40 ans d’ordination presbytérale (sacerdotale). Ce sera donc l’occasion d’une joyeuse action de grâce en cette année jubilaire pour l’Eglise. Je vous souhaite enfin une année nouvelle plus paisible parce que plus engagée, là vous êtes, dans une humanisation de notre monde. Croyez en ma profonde amitié. Bernard.
 
Fête de la Femme 2015 au Centre Nyota-Maison du partage de Bukavu, financé par Germes d’espérance. Les jeunes filles accueillies au Centre se sont fait une beauté.

Situation humanitaire à l’Est de la RDC, des milliers des victimes prennent refuges au Burundi.

Source photo : mediacongo.net Guerre dans l’Est de la RDC, plus des 17 853 victimes venant d’Uvira, Walungu, Bukavu, Sake, Kamanyola, Minova...